Bayreuth : Des souris et des hommes

, par  David VERDIER , popularité : 13%

Un sentiment mitigé domine à l’issue de ces trois soirées ; scéniquement, tout d’abord, un curieux mélange de provocation et d’inventivité, tandis que sur le plan vocal, les trois rôles-titres triomphent, c’est – enfin - le retour des voix.

Lohengrin
L’affirmation d’Hans Neuenfels selon laquelle "[la musique de Wagner] est une musique conceptuelle" se retrouve dans sa prise en otage de Lohengrin. Pour sa première mise en scène sur la colline verte, Neuenfels déplace l’action entre les murs d’une cage d’expérimentation, le brave peuple du Brabant soudain transformé en une armée de rats de laboratoire. Derrière le choix délibéré du détournement, ce pesant regietheater tire toutes les ficelles et écrase un livret définitivement relégué dans un espace invisible, irreprésentable. Ce qui est donné à voir est l’écho visuel (et déformé) de l’opéra de Wagner sans doute le plus pessimiste. Cette stratégie d’évitement systématisé est en partie une réponse aux connotations idéologiques très fortes (certains passages considérés comme politiquement incorrects car trop "germaniques" ne sont pas chantés). Neuenfels cherche à transfigurer l’humanité des personnages au milieu de cette masse animale mais cette vision peine toutefois à exprimer une vision très claire. L’humour n’est pas absent, mais il tourne souvent à la blague sinistre (cygne déplumé tombant du ciel, Gottffried en hideux fœtus coupant son cordon etc.) – Tout concourt à nous détourner des ultimes possibilités de saisir concrètement le drame psychologique qui est censé se nouer. C’est en définitive cette superposition du concept et de l’action qui dérange le plus.

Jonas Kaufmann dans « Lohengrin »

Par bonheur, la direction du très jeune Andris Nelsons cisèle un remarquable écrin sonore à des voix qu’on n’espérait plus, en ces temps de pénurie. Jonas Kaufman maîtrise son incarnation de bout en bout. Son récit du Graal est tout simplement inoubliable - il nous offre des teintes sfumato et une intériorisation du chant en pur liedersänger. Tout aussi excellent, Georg Zeppenfeld, sorte de Roi Lear à la dérive ; le reste de la distribution pâlit quelque peu, à commencer par l’Elsa minaudante et trop légère d’Annette Dasch, l’Ortrud d’Evelyn Herlitzius, très engagée, jusque dans la stridence et le Telramund très rêche de Hans Joachim Ketelsen. Mention spéciale au chœur, bouleversant de justesse et d’expression.

Parsifal
Par contraste, la lecture de Stefan Herheim, pose sur Parsifal un éclairage d’une intelligence et d’une complexité inouïes. La réussite de cette mise en scène, créée en 2008, tient à la profusion et la combinaison des niveaux de lecture, ne cédant jamais à la facilité. A l’image des répétitions de motifs obsédants, Herheim donne à décrypter un réseau de situations récurrentes, comme si toute l’intrigue n’était qu’une vaste rêverie fantasmatique, à mi-chemin entre l’amour incestueux d’Herzeleide et ce "temps" – selon la formule, devenu "espace" – à travers lequel nous évoluons durant les trois actes. La narration est calquée sur l’Histoire allemande, aidée en cela par la fabuleuse machinerie de Bayreuth qui nous transporte de Louis II à nos jours, avec un envoûtant décor d’une villa Wahnfried peuplée d’apparitions mystérieuses et de démons ailés.

« Parsifal » selon Stefan Herheim

La vision d’une société du Graal frivole et mondaine – en costumes viscontiens – contribue à appréhender la notion de rédemption au-delà d’une considération strictement religieuse. Cette lecture socio-historique de l’œuvre sollicite sans jamais lasser, même si la dimension symbolique du troisième acte ne cadre pas tout à fait avec la vision de députés se déchirant sur les bancs du Bundestag. Dans la fosse, Daniele Gatti exalte une masse sonore parfaitement en adéquation avec la scénographie, sans souligner de manière excessive les lignes orchestrales. Côté plateau, Christopher Ventris est décidément un très grand Parsifal, mais ses partenaires pâtissent de tant de louanges, à commencer par la Kundry de Susan Maclean, qui peine à incarner les difficiles métamorphoses vocales du personnage. Thomas Jesatko campe un Klingsor fardé et maléfique tandis que Kwangchul Youn donne dans le monumental et Detlef Roth assure l’ordinaire…

Meistersinger
Scandale relatif pour des Meistersinger, inaugurés sous les huées en 2007. A la différence de Lohengrin, la scénographie de Katharina Wagner parodie mais ne piétine pas l’action. La critique viendrait davantage d’un trop-plein d’intentions, qu’on hésite à qualifier d’abus ou d’abondance. Ainsi, l’affrontement entre des maîtres obtus, cramponnés à leur édition Reclam et le jeune Walther en dreadlocks montant sur la table, pinceau à la main en taggant les symboles de la culture classique. On relève quelques beaux moments humoristiques comme la transposition du célèbre quintette, parodié sur fond de télé-réalité, ce défilé des grands hommes du "saint art allemand" en marionnettes géantes, ou cette nuit de la Saint-Jean revue et colorée à la sauce Campbell-Warhol.

« Die Meistersinger » dans la scénographie de Katharina Wagner

Le sujet de l’opéra devient prétexte à débattre des thèmes de la modernité artistique opposée au pouvoir politico-médiatique. On appréciera particulièrement la permutation vestimentaire (et idéologique) des personnages. Tel Hans Sachs, l’humaniste cordonnier nu-pieds, troquant son accoutrement d’écrivain raté (machine à écrire, cigarette) contre un démagogique complet-cravate, tandis que Beckmesser troque le sien contre une tenue déjantée. La mise en scène renvoie dos à dos anciens et modernes, culture savante et populaire autour de la question de la fonction de l’art dans la société. Côté voix, Klaus Florian Vogt (Walther) et Adrian Eröd (Beckmesser) se partagent les applaudissements tandis que le reste de la distribution – et malheureusement, la direction de Sebastian Weigle, sombre dans la routine.

David Verdier

Voir en ligne : Festival de Bayreuth

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