Entretien : Charles Dutoit

, par  Eric POUSAZ , popularité : 9%

Charles Dutoit fera l’ouverture du Festival de Verbier le 16 juillet prochain, puis sera à Montreux avec ‘son’ orchestre londonien, le Royal Philharmonic dont il est le directeur artistique depuis l’an passé.

A Montreux, le Royal Philharmonic donnera quatre concerts en moins d’une semaine ; il sera ce que les directeurs de festival aiment appeler l’orchestre en résidence de cette édition 2010.
Contacté par téléphone à Montréal où il s’apprêtait à diriger la Neuvième Symphonie de Beethoven – après quatre soirées, au cours de la semaine précédente, où la Troisième de Mahler était au programme à Philadelphie –, le chef suisse nous a donné quelques indications sur la façon qu’il a de concevoir les programmes de ses concerts lorsqu’un orchestre se produit en un même lieu à de dates rapprochées.

Charles Dutoit : Les paramètres de programmation sont infiniment variés. Il faut d’abord tenir compte des crédits à disposition (jouer Le Sacre du Printemps ou La Symphonie fantastique implique l’engagement de musiciens supplémentaires qui pèsent lourdement sur un budget). Il faut ensuite, d’entente avec le ou la soliste, s’appliquer à trouver une œuvre qui s’insère bien dans la suite des ouvrages inscrits au programme ; parallèlement, il s’agit aussi de tenir compte des impératifs liés à la tournée du soliste engagé ce soir-là. Un musicien qui arrive le jour précédent de Shanghai n’a peut-être pas envie de se lancer dans une œuvre trop longue ou techniquement trop exigeante s’il ne peut bénéficier d’une période de repos suffisante pour se ressourcer. Une discussion franche s’impose alors. En outre, il y a la longueur du concert qu’il faut prendre en considération ; et la composition des autres concerts donnés dans le cadre de la manifestation mérite elle aussi qu’on s’y arrête, tout comme la nécessité de varier les styles car si personne n’aime manger deux fois de suite la même chose, pourquoi en irait-il autrement au concert. Et l’énumération pourrait encore s’allonger !

Si l’on prend pour exemple vos deux concerts montreusiens, peut-on parler de la ‘dramaturgie’ d’un programme de concert ?
Bien sûr. Dans le deuxième concert au cours duquel le pianiste Jean-Yves Thibaudet doit se produire, La Symphonie fantastique de Berlioz clôt le programme. Cela fait une œuvre dont la durée d’exécution avoisine les cinquante-cinq minutes. Vous ne pouvez alors interpréter un concerto de quarante-cinq minutes avant l’entracte ! Ensuite, le nom de Liszt (dont on jouera le 2e Concerto) s’impose de lui-même car on sait l’admiration qu’avait Berlioz pour ce compositeur, admiration réciproque d’ailleurs puisque Liszt fut un des premiers musiciens à vouloir faire connaître le génie du compositeur français à l’étranger. De plus, Jean-Yves Thibaudet est un pianiste qui se sent particulièrement à l’aise dans ce type d’écriture virtuose qui n’est pas seulement destinée à mettre en exergue la vélocité digitale de ses doigts mais qui, au contraire, se met au service d’une idée musicale d’une haute tenue. Pour finir – car je dois avouer que j’aime avoir une œuvre relativement courte en guise d’ouverture à un programme panaché – la grande Polonaise d’Eugène Onéguine s’est presque imposée d’elle-même : avec ses accents festifs et son orchestration brillante, elle constitue une parfaite entrée en matière.

Charles Dutoit
© Decca / Nick White

La situation est légèrement différente pour votre premier concert, plus ardu en apparence, car les deux œuvres principales à l’affiche sont moins souvent exécutées sur les bords du Léman…
A tort, aimerais-je dire. La Cinquième Symphonie de Chostakovitch est une des plus faciles d’accès de son auteur : brillante, superbement orchestrée, elle peut déchaîner un public qui se surprend soudain à aimer une partition dont il craignait en entrant dans la salle qu’elle ne fût trop exigeante ou trop difficile pour ses oreilles. Chostakovitch n’est pas à priori un compositeur intellectuel qui expérimente avec les sons ; il a un message et entend le faire passer en touchant directement son public au cœur. Le Deuxième concerto de piano de Prokofiev est lui aussi moins connu et beaucoup moins joué ou enregistré que le Troisième. Mais il n’est ni moins spectaculaire, ni moins inspiré. De plus, la pianiste chinoise Yuja Wang, que j’ai eu l’occasion d’accompagner dans cette partition dans bon nombre de centres musicaux américains et anglais, est tout simplement parfaite dans ce répertoire, car elle possède à la fois les qualités de maestria et d’introspection qui permettent de rendre justice à une musique dont la qualité d’inspiration est constante, même si la démarche en paraît capricieuse au premier abord ; au final, cette pièce se révèle superbement construite et se mesure allègrement aux autres partitions plus connues de l’auteur lorsqu’elle est abordée par une soliste aussi exceptionnelle.. L’Ouverture de Rouslan et Ludmila de Glinka, un opéra magnifique quasiment inconnu en dehors de la Russie, est de nouveau une de ces pièces brillantissimes qui mettent un public en joie sans aucune vulgarité ni facilité.

En tant que chef principal du Royal Philharmonic, vous sentez-vous responsable des programmes des deux autres chefs invités ?
Je ne saurais prétendre que je ne jette pas un regard sur les ouvrages pris en considération par les autres, ne serait-ce que pour mettre le doigt sur une éventuelle difficulté liée par exemple à l’effectif de musiciens nécessaires ou à une incompatibilité dans la programmation. Mais un chef invité doit d’abord se sentir libre d’aborder le répertoire qui lui sied le mieux. De toute façon, celui qui a le dernier mot dans ce domaine, ce n’est pas moi, mais bien le directeur du festival, car lui seul connaît l’ensemble de la programmation et il doit veiller à assurer le maximum de diversité aux soirées qui constituent l’essentiel de sa manifestation.

Vous parlez de répertoire qui convient à telle ou telle personnalité musicale : qu’en est-il de vos goûts ? Y a-t-il des partitions que vous dirigez avec moins d’enthousiasme que d’autres ?
Je serais malhonnête si je prétendais que j’aime tout ce que je dirige. Mais en tant que chef attitré d’un orchestre, vous n’avez pas le droit de faire l’impasse sur un style musical ou sur une école nationale. Le chef principal doit diriger l’entier du répertoire, c’est aussi ce que le public qui suit fidèlement les concerts attend de lui. A Montréal, par exemple, où j’ai dirigé l’orchestre pendant vingt-cinq ans, j’ai mis à l’affiche 2348 partitions différentes très exactement. J’estime avoir donné une bonne vision d’ensemble du langage symphonique ! Il y a bien sûr le répertoire qui s’est énormément enrichi ces cinquante dernières années – si l’on excepte quelques grandes capitales, où se souciait de jouer régulièrement Mahler ou Chostakovitch au milieu du siècle passé, par exemple ? Or, maintenant, vous ne pouvez presque plus concevoir une saison où que ce soit sans que ces deux noms n’apparaissent au moins une fois . De plus, les orchestres aiment à passer commande d’ouvrages nouveaux aux compositeurs d’aujourd’hui, et c’est normal. Notre devoir est de leur donner la chance d’être entendues, quitte, par la suite, à les juger de qualité moindre. Mais cela est avant tout affaire du public, non d’un chef qui se doit d’être un interprète le plus éclectique possible mettant sa baguette au service de la musique en général. En ce qui me concerne, je suis suffisamment curieux pour aborder les gens les plus disparates avec un réel plaisir. Par principe, je n’exclus aucune œuvre des programmes de mes concerts, sans pour autant croire que je ne donne à entendre que des chefs-d’œuvre impérissables !

Propos recueillis par Eric Pousaz