Macerata : Bilan mitigé

, par  François JESTIN, Martine DURUZ , popularité : 13%

L’affiche de cette nouvelle édition du Sferisterio Opera Festival promettait beaucoup, avec des titres originaux et des distributions de valeur. Après avoir vu les spectacles, le bilan est plus mitigé.

Trois grands ouvrages sont programmés dans le vaste espace en plein air du Sferisterio, dont Pier Luigi Pizzi – directeur du festival depuis cinq ans – signe les productions. Si l’on constate une certaine unité dans ses réalisations visuelles (en particulier de par la réutilisation de certains éléments scéniques, comme le plateau tournant), il faut bien reconnaitre que le parti retenu d’une grande sobriété vise d’abord à l’économie des moyens, ce plus petit dénominateur commun convenant plus ou moins bien selon l’opéra considéré.
Dans le Faust de Gounod, quelques éléments de décors – comme la bibliothèque et le lit de Faust, des cyprès, une statue du Christ, puis celle d’un ange – habillent efficacement le plateau, et la mise en scène en devient de facture assez classique. Plus tard, le montage de la prison de Marguerite manque de tourner à la catastrophe : une des quatre grilles bascule et tombe dangereusement sur scène.

Pier Luigi Pizzi
© Tabocchini

Une vingtaine de danseurs illustrent certains ensembles – procédé commun aux trois ouvrages – bonne idée au départ, mais rapidement répétitive. Le tournoiement des capes, pour effectivement « soulever (…) la poussière des sillons », finit par lasser. Sous la direction musicale cohérente et fine de Jean-Luc Tingaud, la distribution vocale pâtit globalement d’une mauvaise prononciation du français, parfois caricaturale chez les choristes, qui rencontrent par ailleurs de nombreux décalages. On retient surtout le ténor Teodor Ilincai (Faust), à la voix claire, d’une puissance tout juste suffisante, et le très beau chant de Ketevan Kemoklidze (Siebel). Marguerite (Carmela Remigio) est discréditée par sa diction, Méphistophélès (Alexander Vinogradov) impose une présence physique plus que vocale (aigu fragile et timbre très russe), et le Valentin (Luca Salsi) est à oublier.

C’est dans La Forza del Destino que l’impression « bon marché » de la partie visuelle est la plus criante : seulement une grande croix sur le mur et deux autres sur les côtés (la croix est une constante des productions), quatre marches pour accéder un à petit podium, et des tables sorties pour la scène de l’auberge. Les chœurs sont très en forme, et la baguette de Daniele Callegari (à la direction également dans I Lombardi) assure la cohésion de l’ensemble, même si certains tempi sont discutables. La jeune soprano Teresa Romano (Leonora) possède des moyens impressionnants, mais les met à rude épreuve, avec une tendance à crier quelques aigus, tendance qui se systématise chez la mezzo Anna Maria Chiuri (Preziosilla). Beau baryton de Marco di Felice (Don Alvaro), aux côtés du ténor Zoran Todorovitch (Don Alvaro) qui passe inconfortablement ses aigus (régulièrement en-dessous), et de la basse Roberto Scandiuzzi (Padre Guardiano), un peu monolithique mais superbe grain de voix dans ce rôle. A noter la salle pleine, contrairement aux deux autres soirées.

« I Lombardi alla prima crociata »
© Tabocchini

C’est dans I Lombardi alla prima crociata que l’on entend la meilleure distribution vocale, avec en premier lieu Dimitra Theodossiou (Giselda), dont la musicalité et les moyens lui permettent de se sortir de cette impossible partition, même si certains aigus sont vraiment tirés, et qu’elle se trouve un peu en limite d’abattage dans l’enivrante cabaletta qui conclut l’acte II (le chef y ralentit d’ailleurs le tempo). Francesco Meli (Oronte) avec un volume appréciable convient bien au chant en extérieur, et l’autre ténor Alessandro Liberatore (Arvino) est très homogène et plus nuancé. Malgré son manque de graves, Michele Pertusi (Pagano) reste bien timbré et expressif. Les scènes sont plus clairement caractérisées dans cette œuvre de type « historique » : les croisés sont facilement identifiables, ainsi que les femmes arabes dans le harem. Les images sont particulièrement belles au dernier acte : les choristes entrent par les extrêmes côtés, devant le mur éclairé par une lumière crue, et les danseurs s’éclaboussent dans deux bassins, qui symbolisent les eaux de Siloé.

François Jestin

Juditha Triumphans & Attila
Excellente idée que d’avoir programmé le même jour au Teatro Lauro Rossi deux œuvres a priori sans lien, Juditha Triumphans de Vivaldi et Attila de Verdi. On découvre qu’en effet l’héroïne de la seconde cite la protagoniste de la première, dont elle s’inspire pour commettre son crime héroïque. Il faut saluer la performance du chef Riccardo Frizza, qui reste au pupitre toute la soirée, ainsi que celle du baryton Nmon Ford, qui a tout juste le temps de changer de cape entre les représentations.

Le baryton Nmon Ford
Photo Guy Madmoni

Massimo Gasparon a conçu un décor unique, constitué essentiellement par un escalier encadré de colonnes et non sans danger pour les chanteurs, et s’est chargé également de la mise en scène, dont on a apprécié le caractère mobile et l’inventivité. Les ébats d’Holopherne et de Judith et les rapprochements saphiques en position horizontale de cette dernière avec sa confidente ont eu l’avantage de surprendre mais l’inconvénient de ne pas s’inscrire dans la ligne d’une gestuelle stylisée choisie pour l’ensemble du spectacle. On évitera de se demander ce que Vivaldi en aurait pensé, lui qui croyait avoir composé un oratorio !
Dans le rôle principal, Milijana Nikolic, pourtant belle et dotée d’un timbre sombre et chaleureux, a déçu par l’uniformité de sa ligne vocale, sans couleurs ni étincelles, qui finissait par générer l’ennui, d’autant plus que son chant ne semblait pas vouloir s’adapter aux finesses de l’orchestration baroque. Davinia Rodriguez (Abra), Allessandra Visentin (Ozias) et la virtuose Giacinta Nicota (Vagans) se sont montrées plus différenciées, en accord avec l’esprit de la musique. Quant à Nmon Ford (Holopherne) il a impressionné tant par son sculptural torse d’ébène que par son aptitude à adapter sa voix aux styles évidemment différents des deux œuvres, aussi majestueux dans l’une que dans l’autre. Plaignons-le aussi : il est sûrement le seul chanteur à avoir été décapité deux fois en l’espace de quelques heures !

Maria Agresta, distribuée dans le rôle d’Odabella

La révélation fut cependant, sans conteste, la performance de la jeune Maria Agresta dans le rôle d’Odabella, convoitée par Attila. Enfin une chanteuse italienne qui possède tous les atouts pour une grande carrière : un organe puissant, lumineux, souple, ne connaissant aucun problème d’aigus, ce qui fait figure d’exception aujourd’hui. Elle continue à se perfectionner avec … Raina Kabaivanska : cela nous conforte dans la conviction qu’elle ne peut avoir qu’un brillant avenir ! Les voix graves et amples d’Alberto Rota (Leone) et surtout de Claudio Sgura (Ezio), le ténor bien conduit de Giuseppe Gipali (Foresto) et un chœur parfaitement verdien ont contribué à produire un effet rien moins qu’euphorisant, induit aussi par le caractère vaillant et revivifiant de cet opéra qui mériterait des reprises plus fréquentes.

Martine Duruz

Voir en ligne : Sferisterio Opera Festival Macerata

Brèves Toutes les brèves