Montreux : Septembre Musical 2010

, par  Eric POUSAZ , popularité : 29%

Comme les bons vins liquoreux, le programme du rendez-vous annuel des mélomanes de la Riviera gagne en saveur au fil des années. En cette année 2010, un cépage de qualité nous vaut quelques moments d’exception - qu’il serait coupable de ne pas venir déguster jusqu’à plus soif ! - en guise de prélude à un événement d’une importance capitale qui verra la création locale d’une partition majeure du XXe siècle.

Une fois n’est pas coutume : c’est par le dernier concert du 12 septembre à 18 heures qu’il convient d’ouvrir ce survol du programme de la prochaine édition. En effet, pour la première fois en Suisse romande, sera exécutée à Montreux une œuvre magistrale nécessitant un effectif d’instrumentistes et de choristes tellement pléthorique qu’aucune autre salle à Lausanne ou Genève ne pourrait l’accueillir dans des conditions optimales. Il s’agit des fameux Gurrelieder d’Arnold Schönberg, une partition de jeunesse dans lequel le compositeur n’a pas encore succombé aux sortilèges du dodécaphonisme mais parvient au contraire à battre avec succès Wagner ou Mahler sur leur propre terrain du gigantisme. Ecrite en un peu plus de treize ans, elle relate la liaison tumultueuse du roi danois Waldemar avec sa maîtresse Tove. Irrité par cette situation, la femme légitime du roi demande à son propre amant de tuer sa rivale. Waldemar, furieux, jure vengeance, et, devant son impuissance à satisfaire sa soif de sang, va jusqu’à renier Dieu. Celui-ci le punit en le condamnant à une errance éternelle, un peu à la manière du Hollandais volant dans l’opéra du jeune Wagner.

Stephen Gould

L’exécution de cette partition de près de cent dix minutes exige en outre la présence d’une demi-douzaine de solistes, ce qui explique en partie la relative rareté de son apparition à l’affiche jusque dans les grandes capitales ! Pour venir à bout du projet, le Festival montreusien s’est pour la première fois allié à son grand frère lucernois et l’Orchestre de la Suisse Romande joindra ses forces à celles des musiciens de la Tonhalle de Zurich sous la direction de leur chef principal David Zinman. La partie chorale, imposante, sera confiée au Chœur de Dames du Grand Théâtre de Genève et à celui du Norddeutscher Rundfunk. La brochette de solistes a été recrutée dans les rangs des grands spécialistes de la musique romantique allemande ; on notera notablement la présence de Stephen Gould en Waldemar, une des grands ténors wagnériens du moment, de Petra Lang en Waldtaube et de Christine Brewer en Tove, le personnage de l’amante dont le profil musical n’est pas sans rappeler celle d’Isolde…

Petra Lang
© Ann Weitz

Les concerts symphoniques avec un orchestre en résidence
Comme dans l’édition précédente, le Royal Philharmonic Orchestra de Londres passera une bonne semaine sur les bords du Léman où il sera le protagoniste de quatre concerts prestigieux. Dirigé tour à tour par Charles Dutoit, Pinchas Zukerman ou Sir Andrew Davis, il interprétera des pages du grand répertoire tout en réservant quelques surprises aux mélomanes curieux : c’est ainsi que le premier concert du vendredi 27 août verra la pianiste chinoise Yuja Wang – qui fut remarquée l’an passé lors de l’ouverture du festival lucernois sous la direction de Claudio Abbado – s’attaquer au relativement peu joué Concerto de piano no 2 de Prokofiev. Des pages symphoniques de Glinka (Ouverture de Rouslan et Ludmila) et de Chostakovitch (la 5e Symphonie) complètent le programme.
Le 2e concert du dimanche 29 août sera dirigé par Sir Andrew Davis ; il nous ménagera une surprenante découverte sous la forme des Quatre Impressions norvégiennes de Stravinski précédant le Concerto de violon de Sibelius (avec Corey Cerovsek en soliste) et la 2e Symphonie de Schumann. Le mardi 31 août, Pinchas Zukerman dirigera l’Ouverture Egmont de Beethoven et la Symphonie Italienne de Mendelssohn tout en se réservant la partie soliste du Concerto de violon de Max Bruch. Enfin, le dernier concert du mercredi 1er septembre verra Charles Dutoit remonter sur le podium pour une Symphonie fantastique de Berlioz précédée de la Polonaise extraite d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski et du Concerto de piano no 2 de Liszt avec Jean-Yves Thibaudet en soliste.

Jean-Yves Thibaudet
© Decca / Michael Tammaro

L’offre symphonique sera complétée par le retour à Montreux de l’Orchestre National de France, qui a toujours entretenu un rapport privilégié avec la manifestation ; sous la direction de Daniele Gatti, le nouveau chef permanent de l’Opéra de Zurich et hôte régulier des plus grandes maisons de concert et d’opéra du monde, il interprètera la grandiose Symphonie no 5 de Mahler dont l’Adagietto a fait le tour du monde grâce à Thomas Mann ainsi qu’à un certain Luchino Visconti… Le dernier rendez-vous symphonique est réservé au chef Philippe Béran qui viendra avec son Orchestre du Collège de Genève proposer des extraits du ballet Casse-noisette de Tchaïkovsky et le fameux Boléro de Ravel…

Les soirées de musique de chambre
Grigory Sokolov revient à l’Auditorium Stravinsky de Montreux avec un récital qui fait la part belle à Schumann et à Brahms dont il jouera respectivement le Concert sans orchestre et les Fantaisies op 114. En ouverture de programme, Bach sera à l’honneur avec la Partita no 2 en do mineur. Cet artiste profondément ennemi du star system vient de remporter un succès phénoménal avec ce même programme à la petite Philharmonie de Berlin et ce rendez-vous devrait figurer en bonne place dans l’agenda de tous les amateurs de piano.
Au Théâtre de Vevey, le samedi 4 septembre, Sasha Rozhdestvensky, violoniste, et Robert Kolinsky, pianiste, mêleront allègrement rythmes classiques et jazzy dans un programme alléchant qui va de Ravel et Martinu à Gerschwin et Piazzola…
Dans ce même lieu, le 9 septembre, Paul Badura Skoda rendra un hommage appuyé à Clara Haskil, une grande figure du piano qui s’est éteinte il y a juste cinquante ans sur les hauts de Montreux. Au programme : Mozart, bien sûr, avec sa Fantaisie et sa Sonate no 14, toutes deux en do mineur, mais aussi Bach (Partita no 1) et Schubert (son ultime Sonate en si bémol majeur D.960).
A Chillon se succèderont quelques jeunes musiciens prometteurs. Le 7 septembre, le pianiste Jinsang Lee interprète Beethoven et Liszt (sa fameuse Sonate) ; le 10 septembre, le Quatuor Amedeo Modigliani jouera Haydn, Ravel et Mendelssohn alors que le 11 septembre, ce sera au tour de Vilde Frang et Julien Quentin de proposer des sonates de Schubert, Bartók et Richard Strauss. Le traditionnel récital d’orgue sera donné par Cherry Rhodes à Saint Martin le 8 septembre ; son programme éclectique fera parcourir l’histoire de la musique du 18e au 20 siècle avec une attention toute particulière portée aux compositeurs américains du siècle passé (Calvin Hampton, William Grant Still, Clarence Mader.

Quatuor Modigliani
© Andrew French

Le problème récurrent de la musique contemporaine
Interrogé sur la satisfaction que lui procure le programme musical de cette future édition du festival de Montreux, son directeur se déclare à la fois heureux de se voir suivi par un public toujours plus nombreux, mais aussi déçu de certains organismes, censés défendre la pratique de la musique vivante, qui s’ingénient pourtant à lui mettre les bâtons dans les roues. Il aimerait en effet inscrire plus de partitions modernes à son programme tout en assumant les risques que cela suppose. Mais il ne peut se permettre de déséquilibrer par trop son budget, plutôt serré comme chacun peut se l’imaginer. Or la musique contemporaine – et ce n’est un secret pour personne - n’attire pas les foules. Néanmoins, sans elle, une manifestation se sclérose rapidement et il est impensable de faire durablement l’impasse sur les compositeurs d’aujourd’hui. Alors pourquoi, s’emporte M. Tobias Richter, la Société suisse des droits d’auteurs s’entête-t-elle à calculer les redevances dues sur les frais occasionnés par les concerts plutôt que sur les recettes réelles ? Si l’on fait jouer une partition actuelle conçue pour grand orchestre, c’est en effet au cachet des musiciens que se mesurent les droits d’auteur, non au nombre de personnes présentes dans la salle. Autant dire que pareil calcul étouffe dans l’œuf les meilleures intentions des responsables de manifestations culturelles…
Bien qu’il ne désespère pas de faire une place encore plus grande à la musique d’aujourd’hui dans ses prochaines éditions, le directeur montreusien avoue tout de même une certaine fatigue devant une pratique aussi paralysante pour la mise à l’affiche de la musique d’aujourd’hui…

Eric Pousaz

Programme détaillé et location par Internet sur www.septmus.ch. Billets disponsibles également aux guichets de la Fnac ainsi qu’au Ticlket Corner

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