Portrait : David Zinman

, par  Eric POUSAZ , popularité : 13%

L’arrivée à Montreux du chef new-yorkais David Zinman n’est pas précédée d’ une campagne de presse tapageuse ; contrairement à nombre de ses collègues plus jeunes et plus prompts à se servir des médias pour gonfler une carte de visite souvent fort maigre au pur plan musical, cet artiste préfère faire de la musique plutôt que de se laisser aller à livrer quelques déclarations fracassantes sur ses collègues aux journalistes avides de ‘scoops’…

Né à New York en 1936, David Zinman rêvait d’abord de se consacrer au … baseball, comme il le dit à un journaliste lors d’une interview réalisée en 2004 pour ARTE. Mais il s’est rapidement décidé pour la musique et s’est consacré au violon dès l’âge de huit ans. Puis il tâte de la direction d’orchestre en s’attaquant à la Première Symphonie de Beethoven avec l’orchestre du conservatoire alors qu’il n’a encore que treize ans. Plus tard, il fait la rencontre de Pierre Monteux qui l’invite presque aussitôt à devenir son assistant alors qu’il préside aux destinées du London Symphony Orchestra. Remarqué en Hollande après un concert en 1963 déjà, il est salué par la presse comme un des chefs majeurs de la génération montante d’alors et prend aussitôt les rênes artistiques du Netherlands Chamber Orchestra dont il devient le plus jeune chef attitré. Ce poste, qu’il conserve jusqu’en 1977 ne l’empêche pas de se produire partout dans le monde ; il prend ensuite la direction artistique du Rotterdam Philharmonic Orchestra avant de rentrer aux Etats-Unis où il a la charge du Baltimore Symphony jusqu’en 1998 tout en continuant à se produire régulièrement avec des ensembles aussi prestigieux que le Philharmonique de Berlin, l’Orchestre de Paris, le Royal Koninklijk Concertgebouworkest d’Amsterdam, le London Symphony Orchestra, le Philharmonia, l’Israel Philharmonic ou encore le Leipzig Gewandhaus Orchester. Dès 1995, enfin, il devient le directeur artistique de l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich …

Les années zurichoises
Les années passées au bord de la Limmat auront marqué un nouveau départ discographique pour ce chef plutôt discret ; une marque de disques vendus à prix doux le charge d’une intégrale des symphonies de Beethoven, bientôt suivie par celle des concertos de violon de Mozart et un survol presque complet des grands poèmes symphoniques de Richard Strauss. Il met en 2010 la dernière main à la gravure de toutes les symphonies de Mahler afin de préparer la publication d’un coffret destiné à fêter le cent-cinquantième anniversaire de la naissance du compositeur en 1860 et, en 2011, le centième anniversaire de sa mort. Toutes ces parutions ont été saluées par la critique comme des réussites exemplaires, toutes situées à des années lumière des excès des diverses modes qui font frémir le monde de la musique classique à intervalles réguliers.

David Zinman
© Priska Ketterer

Lorsqu’on lui demande quel est son credo artistique, il répond qu’il ambitionne d’abord de convaincre les autres du bien fondé de son approche. Dans l’interview déjà mentionnée donnée à un journaliste français, il affirme d’ailleurs : « Avant, j’avais envie de dire aux gens ce qu’ils doivent faire. Aujourd’hui, je préfère de loin écouter ce que les autres ont à dire. Je perçois davantage de niveaux différents et je comprends mieux la dynamique d’un ensemble. Le niveau de connaissances musicales détermine les rapports avec les musiciens. Lors des premières répétitions, j’essaie de ne pas arrêter les musiciens en plein élan, je les regarde jouer et j’observe ce qui se passe. Et ensuite, je fais quelques commentaires. Le lendemain, j’en fais davantage. En trois jours, on sait à peu près dans quelle direction vont les choses. Il faut arriver au stade où les musiciens de l’orchestre ont tout à coup le sentiment de jouer avec leurs tripes... »
Contrairement à d’autres chefs, il avoue préférer maintenant les interprétations plus vives, plus rapides du répertoire romantique. Si l’on compare ses deux enregistrements des Symphonies de Schumann réalisés à près de vingt ans d’intervalle une première fois avec l’Orchestre de Baltimore et une seconde fois avec la Tonhalle de Zurich, on remarque une accélération notoire des tempi et un dessin plus accusé du relief mélodique, comme si les acquis de la pratique historique de l’exécution lui avaient ouvert les yeux sur les racines de cette musique. Maintenant, dit-il, « je dirige Schumann avec la sensibilité de Schubert, Mendelssohn, Beethoven, et non pas avec celle de Wagner ou de Bruckner.  »

L’art de la litote
Ses interprétations surprennent effectivement d’abord par leur modération : point de tempi qui bouleversent les habitudes, point de relectures prétendument renouvelées et annoncées à grand renfort de publicité, point de coups de théâtre savamment calculés pour attirer sur soi les projecteurs de la presse internationale. Au contraire, les soirées qu’il dirige ou les disques qu’il enregistre séduisent par une fourchette de choix interprétatifs qui sonnent d’emblée juste. Ainsi sa récente gravure de la grandiose Symphonie no 8 dite ‘des Mille’ de Gustav Mahler ne frappe-t-elle pas par sa propension au gigantisme en cinémascope ; elle s’écoute plutôt comme une fresque dont les débordements, spectaculaires sous d’autres baguettes, s’imposent ici dans leur fluidité première. Loin de rendre l’auditeur attentif aux déferlements auxquels pourrait inciter un déploiement de forces chorales démesuré, il travaille sur la nuance, le contour de tel détail significatif ou le prolongement du texte par un effet d’instrumentation qui souligne soudain le génie de l’homme de théâtre qu’eût pu être Mahler s’il l’eût seulement désiré. Dans cet ouvrage proche par l’esprit du gigantisme que déploie Arnold Schœnberg dans les Gurre-Lieder inscrits à l’affiche du Festival montreusien, le chef américain choisit de creuser la matière au détriment parfois du fracas instrumental ou choral mais à l’avantage de l’intelligibilité d’une forme musicale démesurée.
La soirée montreusienne risque bien, à ce titre, de créer tout de même la sensation… (Dimanche 12 septembre 18h : Les Gurre Lieder d’Arnold Schœnberg avec l’Orchestre de la Suisse Romande et l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich, direction : David Zinman, avec Christine Brewer, Petra Lang, Andreas Conrad, Stephen Gould, Stephen Powell, Wolfgang Schöne, le Norddeutscher Rundfunk Chor, le Chœur du Grand Théâtre de Genève, et le Chœur d’Etat de Lettonie)

Eric Pousaz

Voir en ligne : Septembre Musical, Montreux

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