Thoronet : Musique Médiévale

, par  Claire BRAWAND , popularité : 18%

Une abbaye cistercienne du XIIe siècle, perdue au milieu des vertes collines du Var. Une architecture d’une sobriété extrême, qui ne manqua pas de ravir Le Corbusier lors de sa visite en 1953. D’une heure à l’autre, selon l’intensité du soleil, la pierre se dote de teintes nouvelles : tantôt beige clair, ocre, ou légèrement pourprée sous les rayons du soir.

Pas étonnant dès lors que l’harmonie et la pureté du lieu aient pu séduire Dominique Vellard, directeur artistique du festival dès sa création par Eric Michel – alors délégué départemental de musique – en 1991. D’autant plus que l’acoustique du lieu est exceptionnelle : une fois émis, le son se propage jusqu’à emplir les trois nefs de l’abbatiale. Sa résonance peut aller jusqu’à une dizaine de secondes. Une expérience de nature mystique qui ne peut laisser personne indifférent.
A l’honneur de cette 20ème édition, le compositeur franco-flamand Guillaume Dufay (env. 1397-1474), figure centrale du premier âge de la musique renaissante. Un répertoire peu connu du grand public, une musique d’une grande austérité, des sonorités qui peuvent paraître vides, grêles, voire âpres à nos oreilles, peu habituées à l’absence de tierces, aux instruments de l’époque ou encore aux nombreuses cadences à double sensible. Et pourtant, la salle était comble ce samedi et dimanche 24 et 25 juillet, et le contraire eut été regrettable, tant ces deux derniers concerts ont su allier un programme original à une exécution d’une rare qualité.

Moments de grâce avec Les Flamboyants (Suisse)
La harpe de Giovanna Pessi égrène les premières notes de la fameuse ballade Se la face ay pale aussitôt suivie de Michael Form à la flûte et de la merveilleuse voix de la mezzo-soprano flamande Els Janssens. D’emblée, l’équilibre est trouvé, la pureté des lignes mélodiques, la subtilité du rythme s’imposent. Le jeu des timbres (flute – voix !) est de toute beauté. Michael Form, le fondateur de l’ensemble, éblouit par la finesse de ses ornements, véritable dentelle de notes brodée avec un art consommé. L’harmonie créée par cette musique est totale et vient s’ajouter et magnifier celle du lieu. D’une chanson à l’autre, de l’original à sa parodie – procédé courant à l’époque –, l’effectif change (à 2, 3 ou 4 instruments), la voix principale – le cantus – est tantôt chantée ou jouée à la vièle et à la flûte (rondeau Le serviteur). L’un des intérêts du programme réside justement dans la juxtaposition de pièces de compositeurs contemporains qui donne à entendre l’évolution du langage musical.

Ensemble Les Flamboyants

C’est le cas du rondeau Fors seulement de Johannes Ockeghem, repris par Antoine Brumel, Josquin des Prés (passage à l’imitation continue) ou encore Johannes Ghiselin dit Verbonet (écriture beaucoup plus rythmique, carrée). L’on regrettera bien sûr les quelques faux départs (manque de concentration, accrocs d’ordre rythmique ?) et les difficultés d’accordage (la vièle capricieuse de l’excellente Silvia Tecardi) qui ont interrompu la deuxième partie du concert. Mais l’essentiel réside ailleurs, comme dans le sublime duo final (voix – clavicytherium) Ne je ne dors ne je ne veille, un ultime moment de grâce en guise de point d’orgue.

La voix des anges de l’ensemble Gilles Binchois
Si l’acoustique de l’abbatiale avait déjà impressionné la veille, elle a démontré toute sa splendeur lors du concert de clôture, tant il est vrai que la voix humaine se prête mieux encore que le son des instruments à l’espace du lieu. Alors imaginez le sentiment de plénitude sonore qu’a pu éprouvé le public à l’écoute de l’ensemble Gilles Binchois, composé de sept voix d’hommes (2 alti, 3 ténors, 1 baryton et 1 basse) et dirigé avec précision et autorité par Dominique Vellard. Ténor au timbre clair et lumineux, ce dernier entonne la plupart des chants, avant de se faire rejoindre par une partie ou la totalité de son ensemble, selon l’effectif des pièces chantées.

Ensemble Gilles Binchois

Le programme est construit autour du propre (1) De angelis dei officium de Dufay, auquel viennent s’ajouter des pièces polyphoniques d’autres compositeurs (Binchois, Compère et Prioris). Là encore, le contraste constant des textures et des timbres est fascinant. Le Gloria frappe par ses très belles alternances d’écriture, tantôt en imitation, tantôt en homophonie. Le registre medium-grave domine dans l’Alleluia Laudate Deum d’un grand recueillement, immédiatement suivi par l’Offertoire Stetit Angelus, qui laisse toute sa place à l’alto (la voix douce et ronde de Andrés Rojas Urrego !). Le Sanctus (3 ténors) et l’Agnus Dei (alti, baryton, basse) monodiques sont d’une magnifique sobriété. Sans parler du Magnificat qui vient clore la soirée, dont on retiendra en particulier les passages à 2 et à 3 voix, l’occasion d’entendre une dernière fois l’extraordinaire richesse de timbre du ténor Stéphan Van Dyck. Au milieu de tant de beauté vocale, Jan-Willem Jansen à l’orgue (portatif) – préludes, transcriptions de motets – est moins convaincant et peine à s’imposer. Le motet final O beata infantia cependant, longue pièce jouée dans un registre à la sonorité douce parvient à rendre toutes ses grâces à l’instrument.

Claire Brawand

1) Le Propre de la messe est composé de pièces spécifiques (Introït, Graduel, Alleluia, Offertoire et Communion) dont les textes sont choisis pour telle ou telle fête de l’année. Il s’oppose ainsi à l’Ordinaire de la messe, ossature immuable qui rassemble le Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus et Agnus Dei.

Voir en ligne : 20èmes Rencontres Internationales de Musique Médiévale du Thoronet

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