Entretien : Bastien Fournier

, par  Laurent CENNAMO , popularité : 12%

Bébé mort et gueule de bois (Les Editions de l’Hèbe) est le troisième roman de Bastien Fournier. Un polar sombre - le héros, Simon, est un flic idéaliste embourbé dans un univers chaotique et sanglant - doublé d’une réflexion sur la forme romanesque à l’aire
contemporaine. Entretien.

Avec Bébé mort et gueule de bois, vous plongez le lecteur dans un univers urbain noir, glauque, très loin du Valais au gosier de grive chanté par Maurice Chappaz...
Le Valais de Chappaz est une terre mythique qui n’existe pas. Je ne crois pas m’avancer inconsidérément si je prétends qu’il a quelque chose d’édénique. Dans mon univers, les « maquereaux des cimes blanches » ont déjà fait leur office ; mon cadre est un monde urbain où les villages sont les quartiers d’une même ville de province.
Je trouve passionnant (et nécessaire) d’invalider le cliché des montagnes où vivent des sauvages bons ou dégénérés parmi les promeneurs citadins, et où les vaches bercent nonchalamment les cigales au son de leurs cloches métalliques.
La noirceur n’est par ailleurs pas l’apanage des villes. Le désespoir ne connaît pas de territoire défini. On peut sombrer dans un désespoir très profond dans une riante campagne. En Valais comme ailleurs, on tue, on se suicide, on se drogue, on viole, on enlève, on escroque. Ce n’est pas Chicago, certes, mais ce n’est pas non plus le pays des Teletubbies. Il me paraît capital que la littérature s’attache à en donner une vision différente de celle qu’on en a eue jusqu’ici. Une vision plus juste. Il est capital que la littérature ait pour objectif de se renouveler et de renouveler la peinture de ce qu’elle choisit comme matière.




Bastien Fournier par Michael Abbet

Est-ce la première fois que vous vous attaquez au genre du roman policier ? Qu’est-ce qui vous attire dans ce type d’écriture ?

A lire les romans policiers disons archaïques (Edgar Poe, Conan Doyle), on a l’impression qu’ils placent une confiance illimitée dans la déduction. Dans l’évolution ultérieure du genre, cette confiance s’étiole. Aujourd’hui, les polars présentent souvent des personnages dépassés par les événements et par la société dans laquelle ils s’ébattent. Je crois que cet aspect et le succès du genre dénotent une interrogation fondamentale face au pouvoir de la raison. Il arrive que les meurtres ne soient pas élucidés, ou, quand ils le sont, que les mobiles soient plus ou moins irrationnels. L’appât du gain ou la jalousie ne suffisent plus à éclairer les énigmes de notre temps. L’âge des Lumières a passé.
La même angoisse se fait jour en ce qui concerne l’Etat. L’homme occidental s’est individualisé. La figure du policier, bras armé de l’institution, a pour fonction d’affirmer la force de l’Etat. A travers un policier faillible, c’est l’Etat démocratique lui-même qui peine à tenir son rôle. Voilà ce qui m’a intéressé.
De plus, de même que la chanson a recouvert le champ de la poésie lyrique, il me semble que le polar a pris à son compte celui de la tragédie. Comment parler des choses éternelles dans un langage d’aujourd’hui ? Comment échapper à la futilité ambiante tout en intéressant les lecteurs ? La réponse est peut-être à chercher du côté du polar.

Le personnage principal, Simon, est un flic à la dérive. Quel rapport entretient-il avec le monde et son entourage ?

Dans mes trois romans, la figure de Simon est continue : c’est un homme qui vit à plein régime la difficulté d’être au monde ; c’est un idéaliste aux hautes aspirations qui refuse de baisser ses exigences, ce qui le confronte à une certaine solitude. Ce que vous appelez la dérive de Simon n’est en fait que le fruit de sa lucidité par rapport au monde ; il est conscient de sa difficulté à s’y adapter, mais il refuse de trahir ses idéaux. C’est un puriste qui souffre de ne pas pouvoir vivre sa pureté. Simon me fait penser à un personnage d’Ibsen ; c’est un homme aux exigences morales élevées ; son manque de souplesse l’amène à de nombreuses déceptions et, partant, à une profonde désillusion.

Le monde policier est décrit avec beaucoup de précision. Comment vous y êtes-vous pris ?
Le commandant Bernard Geiger, alors commandant de la police cantonale du Valais, a eu l’amabilité de m’expliquer le fonctionnement de son service. Pour le reste, j’ai lu les journaux et je me suis inspiré de romans policiers contemporains. Le monde que je décris n’existe nulle part ; c’est un mélange entre ce qu’on m’en a dit et ce que j’ai pu lire. Il y a des éléments qui ne correspondent pas avec la police d’un canton suisse ; j’ai aménagé pas mal de choses en fonction des besoins de mon intrigue.

Quels sont vos modèles littéraires ?
Je me suis principalement inspiré des écrivains de romans policiers scandinaves, Mankell, Edwardson, Indridason, Staalesen… Mais je me suis également souvenu des romans noirs de Léo Malet, de la truculence de San-Antonio ou des ambiances à la Simenon. J’ai aussi lu Fred Vargas dont j’ai apprécié la grande qualité littéraire. Voilà pour les polars.
J’ai par ailleurs, quand j’écrivais ce livre, beaucoup lu Claude Simon, je me suis plongé dans le Nouveau Roman, j’ai pratiqué Eric Chevillard. J’ai cherché des romanciers qui pouvaient m’apporter une écriture jubilatoire et libérée. En fait, je voulais que mon roman soit à la fois un polar selon les lois du genre et un roman contemporain à l’écriture exigeante et référencée. C’était ça mon projet littéraire. C’était le mélange des genres.

Propos recueillis par Laurent Cennamo