Entretien : Christian Wasselin

, par  Frank FREDENRICH , popularité : 11%

Christian Wasselin s’est penché sur Mahler et a publié récemment un livre intitulé « Mahler, la symphonie-monde ». Il a bien voulu répondre à quelques questions de Scènes Magazine.

Mahler n’était-il pas un apatride en réalité très viennois ?
On connaît la phrase de Mahler qui se disait trois fois apatride : Bohémien en Autriche, Autrichien en Allemagne, Juif dans le monde entier. Il n’empêche qu’il a su faire siennes toutes les musiques qui fécondaient l’Europe centrale : musique savante héritée de Beethoven, de Schubert, de Bruckner, musiques populaires de Bohême et de Moravie, mélodies tziganes, rengaines juives, etc. Il n’a jamais cherché à écrire de musique « nationale », contrairement à ce qu’ont pu faire un Dvorak, voire un Liszt, il n’a jamais joué la carte folkloriste, qui l’aurait enraciné dans telle ou telle culture, mais il a puisé dans le fonds qui était à sa disposition. C’est ainsi qu’il s’est montré, d’une certaine manière, plus viennois que les Viennois eux-mêmes en montrant comment fédérer des influences venues de tous les horizons de l’Empire d’Autriche.

Christian Wasselin
© Sabine de La Grève

Quel était son rapport à la musique de Wagner ?
Étudiant au Conservatoire de Vienne, Mahler éprouvait une immense admiration pour Wagner, qui est resté, avec Mozart, et jusqu’à la fin de sa vie, l’une de ses grandes passions musicales. Avec le décorateur Alfred Roller, à Vienne, il a signé plusieurs spectacles qui ont fait date, notamment un Tristan et Isolde, en 1903, qui dépouille la mise en scène de tous les accessoires superflus, de toutes les anecdotes, en permettant au spectateur de se concentrer sur le drame. Sur le plan musical en revanche, l’influence de Wagner ne va pas de soi. La musique de Mahler est faite de contrastes, de ruptures, de surprises, elle n’a rien de commun avec le grand flux wagnérien, avec l’arioso continu. Il faudrait plutôt aller voir, pour comprendre cette esthétique de l’imprévu, du côté de Berlioz. Et puis, Mahler était un adepte du lied : on en trouve la trace jusque dans la Huitième Symphonie.

Quelles furent les amours de Mahler ? Faut-il les réduire à son mariage avec Alma  ?
La vie de Mahler est balisée par quelques histoires d’amour, notamment avec des chanteuses comme Anna von Mildenburg. Son mariage avec Alma, en 1902, est évidemment une date essentielle dans sa biographie : Alma Schindler, fille d’un peintre paysagiste célèbre, va lui ouvrir bien des portes et le mettre en contact avec la Sécession viennoise, lui qui jusque là ne s’intéressait qu’à la musique et à la littérature. En épousant Alma, cinq ans après avoir été nommé à la tête de l’Opéra de Vienne, Mahler épouse Vienne tout entière. Maintenant, fut-ce une union heureuse ? Ils avaient vingt ans de différence, ils vécurent ensemble à peine une décennie, ils eurent deux filles, dont l’une mourut à l’âge de cinq ans. Alma avait à peine dépassé la trentaine quand Mahler mourut, elle lui survécut plus de cinquante ans, et pourtant elle restera toujours Alma Mahler et non pas Alma Gropius ou Alma Werfel, pour citer les noms de ses deux maris ultérieurs. Alma s’est souvent plaint de son sort, notamment de la demande expresse que lui fit Mahler de ne plus composer (« Ma musique sera désormais la tienne ! »), elle qui avait été l’élève de Zemlinsky. Mais après tout, elle l’avait épousé en connaissance de cause !

Mahler était-il un homme de grande culture ?
Oui, indéniablement. Il s’inscrivit aussi à l’Université où il étudia l’histoire de l’art, la philosophie, etc. Parmi ses auteurs de chevet figuraient Dostoïevski, Schopenhauer, Nietzsche, mais aussi les grands auteurs du romantisme allemand (Jean Paul, Hoffmann…), sans oublier Goethe, dans lequel il puisera au moment de la Huitième Symphonie. Une autre de ses sources d’inspiration est le Knaben Wunderhorn, recueil de chansons et de poésies populaires réuni au début du XIXe siècle par Arnim et Brentano, où l’on trouve toute une mythologie quotidienne et fantastique (amours familières, soldats perdus, nature bienveillante ou menaçante) qui rejoint les premières impressions musicales et poétiques de Mahler. On pourrait citer aussi Rückert, qui inspira les Kindertotenlieder et, plus tard, la poésie chinoise qui innerve Le Chant de la terre.

Mahler est aujourd’hui beaucoup joué, beaucoup enregistré. Quels chefs faut-il écouter en priorité ? Bruno Walter ?
Bruno Walter a pour lui d’être l’héritier direct de Mahler puisqu’il fut son assistant. Ses disques, notamment ceux qu’il a gravés avec Kathleen Ferrier, sont irremplaçables. Mais je garde une tendresse pour les enregistrements de Rafael Kubelik, portés par un bel allant et des couleurs vraiment séduisantes. Et je n’oublie pas les disques de Leonard Bernstein, surtout ceux effectués sur le vif (DG), ceux de Solti (notamment les Symphonies n° 5 à 7), et ceux d’un chef aujourd’hui oublié mais que je place très haut : Jascha Horenstein.

Propos recueillis par Frank Fredenrich

A lire : Christian Wasselin, Mahler, la symphonie-monde, Gallimard, coll. « Découvertes ».

Publié dans Scènes Magazine de mai 2011