Entretien : Jean-Michel Olivier

, par  Laurent CENNAMO , popularité : 11%

La vie mécène, le dernier roman de Jean-Michel Olivier (Le Voyage en hiver, L’Enfant secret), vient de paraître à L’Age d’Homme. Un livre corrosif et drôle, un portrait au vitriol de la Cité de Calvin, l’occasion également pour son auteur de parler des choses qu’il aime : le football, la musique, l’amour, la peinture…

Votre dernier roman, La vie mécène, est un jeu de pistes. Un jeu de massacre également. Qui visez-vous ?
A l’origine du livre, j’ai cette fascination pour les rapports secrets, qui existent depuis toujours (pensez aux grands mécènes : la famille Médicis, Catherine II de Russie, les Guggenheim…), entre l’art et l’argent. L’idée aussi qu’un mécène, en aidant des artistes ou en donnant son argent à une fondation, cherche, d’une certaine manière, à racheter une faute ou un crime qu’il aurait commis. C’est à partir de là qu’Élias S., le mécène de mon livre, a commencé à exister. Et, comme souvent dans un roman, s’est peu à peu construit. Jusqu’à exister comme un personnage autonome. J’avais bien sûr des modèles en tête. Mais Élias s’en est éloigné. Le roman fourmille d’allusions à des personnages connus, en Suisse comme ailleurs, c’est vrai, mais il s’agit plutôt de name dropping. Une manière de mêler la réalité à la fiction (Barthes appelait cela, je crois, des effets de réel).
D’autre part, comme La Vie mécène s’apparente à un roman noir, il y a des morts et des règlements de compte, une enquête policière, des bons et des méchants… Et j’avoue avoir eu beaucoup de plaisir à « dégommer » certaines Grandes Têtes Molles de notre époque : un Conseiller d’État particulièrement incompétent, une astrologue célèbre qui joue les Cassandre, un journaliste tatoué de la Tribune de Genève, etc.

Jean-Michel Olivier © Laurent Guiraud

L’ancrage genevois est très fort dans le roman. S’agit-il d’une caricature ou d’un tableau fidèle de Genève ?
Bien que né à Nyon, je suis un pur produit des névroses genevoises ! J’ai toujours aimé Genève et essayé de percer à jour ses secrets (il y a peu de villes au monde, à ma connaissance, aussi secrètes que Genève). De plus, c’est un vrai décor de roman ! Les plus grandes fortunes du globe y transitent dans l’anonymat le plus parfait. Les grands dirigeants politiques s’y rencontrent. C’est aussi le théâtre d’affaires criminelles qui ne sont que rarement résolues (affaire Barschel…). Bref, il y a ici un terreau très riche pour un romancier (terreau qui, bizarrement, n’est que rarement exploité). Mais ce terreau il faut le traiter avec la distance de l’humour ou de l’ironie, en forçant quelquefois le trait. Cela permet à la fois au lecteur de garder ses distances et au romancier de faire passer plus facilement ses idées !

Est-ce la première fois que vous vous essayez au genre satirique ?
Non. J’ai déjà écrit plusieurs livres dans cette veine. D’abord les Innocents (1996) : un roman encore plus satirique (et qui ne faisait pas dans la demi-mesure !) qui mettait en scène le gratin politico-médiatique genevois à l’occasion de la remise d’un Prix littéraire qui tournait au massacre, puisqu’un groupe d’intégristes décidait de faire sauter le bateau sur lequel le Prix devait être remis. Quand j’y repense, c’était un roman prophétique, en particulier sur notre rapport au « terrorisme » islamique… L’autre livre, une année plus tard, était un recueil de nouvelles intitulé Le Dernier mot, qui reprenait quelques thèmes courants de la littérature romande sous l’angle de la dérision. Mais l’ironie, chez moi, est une seconde nature… Comme dirait Baudelaire, c’est le vampire qui me suce le sang…

Quelles sont vos influences ? On est très loin ici d’une littérature suisse romande fondée sur le lyrisme et l’introspection, voire l’effacement...
Vous avez totalement raison ! Si l’on excepte Ramuz (mais c’est un monument !), il n’y a pas de très grands romanciers romands. Il faut donc chercher des modèles ailleurs. Et les miens, je les trouve dans le roman américain (ou canadien) contemporain. Le déclic pour La Vie mécène, c’est la lecture de Hudson River, de Joyce Carol Oates, une prodigieuse romancière du Michigan. Mais aussi Les Chutes (Prix Médicis étranger 2005) ou encore Le goût de l’Amérique, de la même romancière. Il y a aussi Philip Roth, John Irving (pour la veine tragi-comique), la torontoise Margaret Atwood (il faut lire La Voleuse d’hommes, un chef-d’œuvre). Bret Easton Ellis (American Psycho, Lunar Park). Avec ces écrivains, on entre de plain-pied dans le roman total qui explore toutes les dimensions de la vie humaine, honteuses comme glorieuses. Mais il y aurait cent autres noms à citer…

Quelle est la place du football dans le roman et dans la vie de l’auteur ?
Énorme, vous pensez bien ! Si j’écris des livres aujourd’hui, c’est parce que j’ai raté ma carrière de footballeur ! Depuis l’âge de 5 ans, j’ai rêvé de jouer au Servette. Puis, l’ambition venant, dans l’équipe de Suisse… Heureusement, un entraîneur avisé m’a très vite fait comprendre qu’il valait mieux pour tout le monde que je continue mes études… Mais je prends ma revanche dans mon roman, puisque Élias, mon mécène, rachète le Servette au bord de la faillite et amène le club jusqu’en demi-finale de la Coupe des Clubs Champions (la Champions League n’existe pas encore) où, bien sûr, l’équipe s’étale devant le Barça. Mais quand même, quel match !

Le jazz tient également une place importante dans le roman, notamment à travers le personnage de Déborah. Quelles sont vos préférences dans ce domaine ?
La Vie mécène est peut-être le premier livre où j’arrive à parler de tout ce que j’aime : le football, la peinture, l’amour, la musique… Celle-ci occupe une grande part dans ma vie : j’écoute sans cesse de la musique (toutes les musiques : de Rachmaninov à Amy Winehouse !) et j’essaie d’en jouer. Une journée sans une heure de piano est une journée perdue. J’avais envie de retracer le parcours d’une pianiste de jazz (qui ressemble un peu, dans mon esprit, à Diana Krall) qui débute dans le classique et bifurque, grâce à Élias, vers le jazz. Dans le roman, Déborah a les mêmes goûts que moi : Bill Evans, Keith Jarrett et, bien sûr, l’ogre canadien Oscar Peterson, qu’elle va trouver à Toronto, toujours grâce à Élias… Décidément, quel diable d’homme !

Propos recueillis par Laurent Cennamo