Feuilleton d’avril 2009 : Pour Jonathan

, par  Jean-Michel OLIVIER , popularité : 16%

Je connais Pierre Béguin depuis trente ans. Nous avons usé nos jeans sur les mêmes bancs de l’Université. Ensuite, on s’est perdus de vue. Pierre a beaucoup bourlingué, surtout en Amérique du Sud. Il a publié trois romans (L’Ombre du narcisse, Joselito Carnaval et Terre de personne*). Comme moi, il a deux filles. Nous aurions pu nous rencontrer, en 2002, à la maternité de Genève, dans des circonstances dramatiques. Le 12 avril, j’ai perdu mon fils, O., et, le 28 septembre, Pierre a perdu le sien, Jonathan.

Sur cette expérience douloureuse, Pierre Béguin a écrit un livre sobre et vrai, pudique, profond : en un mot admirable, Jonathan 2002**. Basé sans doute sur un journal intime tenu pendant les événements, ce livre est construit comme une tragédie grecque, en sept parties, qui chacune permettent au lecteur de pénétrer plus avant dans le drame qui se joue.
Tout commence par des présages dont l’auteur ne parvient pas tout de suite à deviner le sens : un couple de rouge-queues, qui avait construit son nid dans un recoin de la maison, est retrouvé sans vie, un beau matin, couvant des œufs morts-nés. Cette image hantera longtemps le narrateur et sa femme, L.. Comme l’oiseau de mauvais augure, elle annonce le drame qui va commencer. L’accouchement est difficile, l’enfant naît prématurément. Il est aussitôt mis en couveuse et intubé, car ses poumons ne sont pas encore aptes à respirer normalement. C’est là, dans la couveuse, que son père le découvre et se met à pleurer « pour la première fois depuis l’enfance ». Commence alors un véritable chemin de croix. Les parents sont suspendus aux paroles des médecins, évidemment contradictoires. Ils vivent au rythme des alertes de l’enfant qui cesse souvent de respirer.
Dans cette épreuve, heureusement, le couple fait front commun. Et Pierre avoue que, sans sa femme, qui « le tirait du côté de la matière, il se serait sans doute réfugié, une fois de plus, dans l’évanescence, avec ses fantômes et ce désir irrépressible de n’être qu’un pur esprit que la douleur n’atteint pas ». Mais le drame progresse, inéluctablement, vers l’issue fatale. Les parents sont confrontés à l’impuissance, aux questions obsédantes. Au matin du 3 octobre, Jonathan meurt. « L. leva soudainement les yeux vers moi comme pour s’excuser. (…) Tout dans ce visage exprimait, avec une intensité inouïe, une incompréhension radicale, absolue, révoltée face à cet odieux coup du sort » Comment trouver un sens à une mort aussi injuste « Comment peut-on, et surtout qui peut-on renaître à la perte d’un enfant ? » demandait André Breton. Les exemples, dans le monde littéraire, ne manquent pas : le poète Mallarmé à perdu son fils Anatole ; le père Hugo a pleuré la mort de son fils Léopold, puis de sa fille Léopoldine ; plus près de nous, la critique et écrivaine Laure Adler a raconté son drame dans un très beau livre, À ce soir*** ; Philippe Forest a raconté, dans L’Enfant éternel****, la mort de son fils. Les précédents sont nombreux, illustres, tragiques, mais ils ne consolent pas. L’auteur (le père, l’époux) en veut surtout aux médecins qui, malgré leur technologie de pointe, et la prétention dont elle s’entoure, se sont révélés particulièrement inefficients. Mais le réel, une fois encore, le rappelle vite à l’ordre. Ployant sous le poids de l’angoisse et de la culpabilité, L. s’effondre nerveusement. « Elle évoluait maintenant dans un autre monde, avec sa logique propre et son propre système référentiel. Je compris tout à coup que, après mon fils, je venais de perdre ma femme. Je reçus cette brusque révélation comme une volée de coups sur la tête et dans l’estomac. » Internée, L. est malgré tout, sur l’insistance désespérée de son mari, autorisée à assister à la cérémonie d’enterrement. Il faut « donner du sens à cette existence dont la brièveté confinait à l’absurde, l’inscrire dans une durée que la nature lui avait scandaleusement refusée ». Ce rite de passage permet au couple d’avancer sur le chemin du deuil, sinon de la guérison.
Quelques mois plus tard, relisant le manuscrit d’un roman commencé six ans auparavant, Terre de personne, Pierre Béguin découvre, avec une évidence terrifiante, transposés dans une fiction aux antipodes de ce qu’il a vécu, « des épisodes, des scènes, des images qui le renvoient à un passé tout proche comme si le cours du temps s’était inversé ». C’est que l’écrivain, revisitant son passé, préfigure l’avenir. « C’est peut-être cela aussi, l’écriture, note Béguin, le langage muet des choses à venir. »
L’épilogue du récit est heureux. Les rouge-queues sont de retour, comme par miracle, dans la maison familiale. Le 10 décembre 2004 naît Ophélie. Une autre histoire commence. Le livre se termine sur ces lignes magnifiques de Ramuz : « Mais moi, te prenant alors sur mes genoux, je te raconterai cette autre mort d’avant et tu seras consolée. Je te dirai : c’est à cause que tout doit finir que tout est si beau. C’est à cause que tout doit avoir une fin que tout commence. Tâche seulement d’être toujours émerveillée. »

Mortelle randonnée
Après un récit de voyage, Billet aller-simple, et Estive*****, carnet de route en haute vallée alpine, Blaise Hofmann se lance dans le roman avec L’Assoiffée******. Et, pour son coup d’essai, il n’a pas froid aux yeux, puisqu’il se glisse dans la peau d’une femme, Berthe, la trentaine, en rupture de ban social, pour raconter sa révolte, d’abord, sa soif de liberté, puis sa dérive mortelle.

Blaise Hofmann

Scandé en trois parties, le périple de l’héroïne commence à Lausanne, où elle travaille comme assistante de direction sous les ordres d’une amie d’enfance, redoutable executive woman. Quand elle rentre chez elle, c’est pour retrouver son petit ami, tendresse plan-plan et routine obligée. On sent Berthe tout près du point de rupture. Il arrive un beau jour, presque par accident, alors qu’elle se balade à vélo. Un pneu crevé, de nouvelles rencontres, l’envie de poursuivre son chemin Dieu seul sait où : comme une seconde chance pour sortir de l’étau des jours gris. Chaque rencontre est un événement, pousse Berthe un peu plus loin sur le chemin de la liberté. Quête de soi qui passe par l’aventure, l’expérience du temps mort et de la faim, de l’errance, de l’absence de tout port d’attache. Blaise Hofmann a les sens aguerris. C’est un observateur, doublé d’un moraliste : au fil des jours, la fuite de Berthe se transforme en voyage initiatique, un voyage jalonné de rencontres et de découvertes, de peurs et de désirs. Hofmann excelle à observer les gens, à décrire une nature qui n’est pas toujours bienveillante, à creuser cette envie d’aller voir ailleurs si la vie est plus belle…
Plus convenue, la seconde partie du roman montre Berthe dans la rue, à Paris, fréquentant SDF et clochards, dormant dans les toilettes publiques, mendiant un peu d’argent à la porte des supermarchés, vivant ou survivant d’expédients. On a de la peine à suivre Berthe dans cette longue descente aux enfers où tout esprit de révolte, toute résilience, semble l’avoir abandonnée. « Ne pas hésiter à perdre la face. Aller au bout de mes maladresses. Errer comme une provinciale pas peu fière d’avoir fait le déplacement. Être heureuse. »
Ce bonheur, Berthe ne le trouvera pas à Paris où elle s’enfonce chaque jour davantage dans la misère et la marginalité. Hofmann peine ici à trouver le ton juste pour décrire cette fuite éperdue qui est un vertige du néant et de la mort. On aimerait que Berthe ait plus d’épaisseur ou de consistance. Que quelque chose en elle résiste à ce vertige autodestructeur. Pourquoi est-elle à ce point passive et désespérée ? D’où vient ce malheur qui l’habite ? Que (ou qui) cherche-t-elle si vainement à fuir ?
La troisième partie, hélas, ne répond pas à ces questions, ou les laisse en suspens. Recueillie par un routier qui lui raconte sa vie (surprenant dialogue dans un roman presque entièrement écrit sous forme de monologue), Berthe va se retrouver sur la côte normande, si chère à Marguerite Duras. Cette ultime rencontre, dont on pressent qu’elle aurait pu être décisive, cette dernière chance, Berthe ne sait pas la saisir. Elle poursuit sa dérive au fil des dunes de l’Atlantique, s’interroge encore une fois sur sa vie — et sur le monde qui l’a abandonnée. La liberté, est-ce la mort ? Toute émancipation (par rapport à la société, au monde du travail, au couple) est-elle forcément impossible ? Se chercher, se trouver, à travers une errance ponctuée de rencontres et de découvertes, est-ce nécessairement se perdre ?

Les voyageurs du temps
L’avantage des écrivains, c’est de vivre leur vie à l’endroit et à l’envers, comme Benjamin Button, ici et ailleurs, autrefois et maintenant. En même temps. Philippe Sollers nous le rappelle dans son dernier roman, Les voyageurs du temps*******. Par l’écriture, mais aussi la lecture, nous faisons l’expérience d’un temps sans limites. Nous voyageons avec Montaigne dans les campagnes bordelaises, nous pleurons avec lui la mort de ses enfants, nous passons de Virgile à Houellebecq, de Quignard à Pline le Jeune, de Racine à Chiacchiari, de Laclos à Sagan, de Duras à Melville, de Dostoïevski à Haldas… Nous parcourons le temps dans tous les sens, à notre rythme et selon notre bon plaisir. Nous avons vécu l’avenir (pas si radieux que ça. au fond) et nous vivrons notre passé, qui est toujours à découvrir.
Comme Benjamin Button, je suis venu au monde comme un vieillard, riche de toutes les expériences, et je mourrai comme un nouveau-né, aussi naïf et ingénu qu’au premier jour…

Philippe Sollers
photo J Sassier Gallimard

Il y a, dans la lecture, une expérience proprement paradisiaque : nous pouvons retrouver, à notre guise, tous les visages que nous avons aimés, et qui sont là, à portée de la main, dans ces petits volumes de papier qu’on peut souvent glisser dans notre poche. Au coin d’une rue, à Paris, mais aussi à Lisbonne ou à Lausanne, à Londres ou à New York, Sollers fait des rencontres surprenantes. Il n’est jamais dépaysé : ce sont des connaissances de longue date. Mais quel bonheur de rencontrer Rimbaud, à 17 ans, alors qu’il invente les plus beaux poèmes de la langue française. Ou Isidore Ducasse, dit le Comte de Lautréamont, qui s’isole dans son alcôve pour scander les strophes des Chants de Maldoror ! Et Pessoa, qui se confond avec son ombre, sur cette petite place de Lisbonne embaumée de grands acacias en fleurs… Et Casanova, figure tutélaire de Sollers, qui saute dans une gondole pour s’enfuir de Venise…
Il faut lire ce faux roman, sans intrigue ni suspense, comme une magnifique promenade littéraire à travers les lieux et les époques, les visages, les siècles, les grandes ombres du passé. La promenade n’est pas finie. Elle se poursuit de livre en livre, toujours à inventer. Comme il n’a pas de commencement, le temps n’a pas de fin non plus. À nous de l’explorer à notre guise…
Oui, faisons la fête à tous ces voyageurs, promeneurs immobiles, solitaires, insatiables chercheurs de l’or du temps

Jean-Michel Olivier

* Pierre Béguin, « L’Ombre de narcisse », roman, L’Âge d’Homme, 1994.

— « Joselito Carnaval », roman, L’Aire, 2000.

— « Terre de personne », roman, l’Aire, 2004.
** Pierre Béguin, « Jonathan 2002 », récit, l’Aire, 2007.
*** Laure Adler, « À ce soir », Folio.
**** Philippe Forest, « L’Enfant éternel », Folio.
***** Blaise Hofmann, « Billet aller simple », l’Aire bleue, 2006 et « Estive », Zoé, 2007.
****** Blaise Hofmann, « L’Assoiffée », roman, Zoé, 2009.
******Philippe Sollers, « Les voyageurs du temps », roman, Gallimard, 2008.

Publié dans Scènes Magazine no. 212