Feuilleton de décembre 2006

, par  Jean-Michel OLIVIER , popularité : 13%

Depuis quelques années, Jean-Louis Kuffer, journaliste, écrivain et créateur du “Passe-Muraille“, alterne avec bonheur romans, nouvelles et publication de ses « très riches heures » de lecture. Après “Les Passions partagées“, impressionnante balade à travers la littérature contemporaine, il nous donne aujourd’hui un roman insolite, aux résonances secrètes et, sans doute,
autobiographiques : “Les Bonnes Dames“.*

Tout commence, dans le livre de Kuffer, par un départ, une rupture que l’on pressent peu à peu sans retour : deux dames d’un âge incertain, mais avancé, prennent le bateau pour traverser le lac, attirées qu’elles sont, irrésistiblement, par l’autre côté. L’autre rive : cet autre monde qui les attend, dans un avenir plus ou moins rapproché. Pourquoi aller de l’autre côté ? Parce que tout, en Suisse, est mesuré, quadrillé, si parfait… Et encore parce qu’on a besoin, à tout âge, de respirer… Et enfin pour comprendre, en prenant quelque distance, les malheurs (Clara parle de tourments) qui sont arrivés au fils, au frère, au mari disparu — à tous ceux qu’elles aimaient.

Jean-Louis Kuffer
photo Philip Seelen

Les trois fées
Voilà nos bonnes dames parties pour un premier voyage. En France voisine, comme on dit. Prélude à un autre voyage aussi intense qu’inquiétant. Nos héroïnes décident de se rendre en Égypte, réalisant ainsi le projet d’un voyage très ancien qu’elles avaient envisagé de faire en famille. Chacune se documente, prépare à sa façon ce périple qu’elles pressentent, toutes, comme décisif. Il y a les deux sœurs, Clara et Lena, et l’amie de toujours, Marieke. Au fil du parcours obligé (Karnak, puis la Vallée des Rois et le palais de la reine Hatshepsout, théâtre d’un attentat sanglant), les trois femmes explorent et, en même temps, approfondissent le lien subtil qui les unit. Familial, amical, mais aussi « tourmenté » puisque leurs destins sont liés par des drames. On pense ici aux “Trois Sœurs” de Tchekhov, éprises de liberté et si vivantes. Mais aussi aux “Trois Femmes” de Robert Altman qui se réinventent une vie sur les décombres du passé. La troisième partie du roman est plus sombre, puisque Marieke agonise longuement sur un lit d’hôpital, veillée par ses amis et le romancier qui tient la chronique de cette mort annoncée. Clara disparaît à son tour en laissant ses “Carnets secrets”. Sombre, mais lumineuse aussi : grâce au souvenir, aux mots tissés au fil des jours, la mélancolie des dernières heures s’ouvre sur la joie de nouvelles retrouvailles, dans la reconnaissance et la vie triomphante. Un livre rare et émouvant : « la preuve par trois, écrit Kuffer, qu’il faut une vie entière pour devenir jeune. »

Un grand Littell
On a tout dit, déjà, sur Jonathan Littell, lauréat du Prix Goncourt 2006, avec cette somme impressionnante intitulée “Les Bienveillantes”**. Que le livre était formaté pour les Prix littéraires, que Littell reprend une thématique (la Shoah expliquée et justifiée par l’un de ses exécutants) mille fois traitée auparavant (on se souvient, entre autres, du grand livre de Robert Merle, “La Mort est mon métier”). Et même que ce livre, le premier de Littell, aurait été écrit par son père, auteur américain de polars et de romans d’espionnage. Claude Lanzmann a encore jeté de l’huile sur le feu en proclamant haut et fort qu’aucun romancier n’avait le droit de s’accaparer le drame de la Shoah.

Jonathan Littell
photo Ceccarini/Le Figaro

Sans entrer dans ces vaines polémiques, observons tout d’abord le travail de Littell : documentation remarquable ; construction précise et efficace du récit ; galerie de personnages hauts en couleur, dans le registre de l’abjection comme de l’admiration ; effort d’explication, encore et toujours, de cet événement majeur du XXe siècle que représente « la solution finale ». Saluons également le souffle épique qui traverse son roman dont les modèles sont à chercher plutôt dans la tragédie grecque que dans les œuvres plus intimistes de la littérature française contemporaine (Homère ou Euripide plus sûrement que Marguerite Duras !). Admirons enfin la générosité de ce livre qui fouille encore une fois, sans concession, les méandres de l’âme humaine sous l’aspect, ici, de l’un des plus brillants représentants du régime nazi, le « Doktor Aue », mélange de Brasillach et d’Ernst Jünger, qui est le narrateur du livre.
Bien sûr, me direz-vous, Littell manque de style. On n’est pas ici chez Céline, Hemingway ou Ramuz. La phrase de Littell réserve peu de surprises. Elle est souvent purement dénotative. Mais l’essentiel, on l’a compris, est ailleurs : dans le souffle, le tempo, la fulgurance des images, la richesse des thèmes et des personnages. Autant de raisons pour lesquelles il faut lire sans tarder “Les Bienveillantes”. Comme le fameux “Vie et Destin” de Vassili Grossman, que l’Âge d’Homme publia il y a vingt ans et qui vient d’être repris dans la collection Bouquins chez Laffont. Pour mieux comprendre ce qui nous est arrivé.

Jean-Michel Olivier

* Les Bonnes Dames par Jean-Louis Kuffer, Bernard Campiche Éditeur, 2006.
** Les Bienveillantes par Jonathan Littell, Gallimard, 2006.

Publié dans Scènes Magazine No. 191