Feuilleton de février 2007

, par  Jean-Michel OLIVIER , popularité : 10%

Du mythique voyage vers l’Orient entrepris en 1953 par deux Genevois intrépides et rebelles, on n’avait que le témoignage de l’un d’entre eux : l’extraordinaire Usage du monde de Nicolas Bouvier, devenu la bible des routards et des globe-trotters. Aujourd’hui, on découvre l’autre visage de ce périple, grâce à Thierry Vernet, peintre, mais aussi écrivain, compagnon de route de Bouvier. C’est un éblouissement*.

Un volume imposant, tout d’abord, plus de sept cents pages, illustré de dessins magnifiques, dans lequel on se lance comme dans un voyage au long cours. Des lettres envoyées à ses proches, restés en Suisse, qui sont parfois de véritables romans, alternant les descriptions de lieux, de visages, de musiques, et les instantanés de la vie quotidienne du routard : les rencontres, les incidents, les surprises, les découvertes. Quand Vernet entreprend son périple, il a vingt-six ans, laisse à Genève une fiancée prénommée Fioristella (elle-même peintre de talent) et voyage seul. C’est à Belgrade, en juillet 1953, qu’un ami genevois le rejoindra, Nicolas Bouvier, surnommé Nick. Ensemble, ils vont entreprendre un grand voyage qui les mènera jusqu’à Ceylan, à bord de la fameuse Topolino. Là-bas, leurs routes se sépareront, Vernet rentrant en Suisse pour se marier et Bouvier poursuivant seul son périple vers le Japon. Du séjour à Ceylan, Bouvier rédigera, pendant plus de seize ans, dans la sueur et le whisky, le très beau Poisson Scorpion, véritable entreprise de désenvoûtement.

Thierry Vernet en Turquie

Mais Thierry Vernet ? Souvent dans l’ombre de Bouvier, qui s’est approprié ce voyage entrepris pourtant à deux, il se révèle un écrivain de la meilleure veine, multipliant les bonheurs d’expression et jouissant d’un don d’observation hors du commun. Dessinant, écrivant tous les jours (ses croquis étonnants ont illustré L’Usage du monde), il garde en toutes circonstances — à la différence de son compagnon cyclothymique — un moral d’acier. Son mot d’ordre est toujours le même : « sortir de soi-même ». Il l’appliquera jusqu’au terme du voyage, ornant ses lettres de dessins ou d’aquarelles qui en font de véritables œuvres d’art.
Au voyage de Bouvier, dont L’Usage du monde offre un témoignage décanté et stylisé, les lettres de Thierry Vernet forment une sorte de contrepoint. Comme un autre regard, à la fois généreux et profus, étonné et radieux.
Parallèlement aux lettres publiées par L’Âge d’Homme, paraît un magnifique ouvrage, aux Éditions Somogy et Galerie Plexus**, qui rend justice (enfin !) au talent du peintre Vernet. Accompagné d’une présentation subtile et fouillée, signée Jan Laurens Siesling, ce livre contient de nombreuses reproductions de portraits et de natures mortes, réellement exceptionnels. Un ouvrage indispensable pour mieux connaître ce Genevois discret, mais intrépide et épris d’absolu, qui est décédé d’un cancer en octobre 1993.

Le tournant d’Haldas
Poursuivant, à travers ses chroniques et ses carnets, son entreprise de déchiffrement, Georges Haldas, qui fêtera cette année ses 90 ans, s’attache, dans un livre bref et dense***, à décrire le tournant qu’a pris sa vie à la fin des années soixante. Tournant professionnel, puisque Haldas quitte « le squale » — alias l’éditeur d’art Albert Skira — pour travailler avec son assistant (surnommé « Tête d’œuf »). Bref exil à Paris (où Haldas, fidèle à lui-même, refuse toute forme de mondanité). Puis retour à Genève où il participe, avec de Muralt, aux Éditions Rencontre. Haldas s’occupera du projet ambitieux de publier, en une dizaine de volumes, la quintessence des littératures européennes, qu’à chaque fois il préfacera****. Vient enfin le tournant essentiel : la rencontre, à Lausanne, d’un libraire d’origine serbe qui fondera, bientôt, sa propre maison d’édition, L’Âge d’Homme. Haldas abandonne alors son éditeur parisien pour s’impliquer, de plus en plus, dans ce nouveau défi. On connaît la suite : l’entreprise, à la fois minutieuse et inlassable, des chroniques. Et cette Confession d’une graine, dont Le tournant est le septième volume.

Jean-Michel Olivier

* Peindre, écrire chemin faisant par Thierry Vernet, illustré de nombreux dessins, introduction de Richard Aeschlimann et texte de Nicolas Bouvier, L’Âge d’Homme, 708 pages, 2006.
** Thierry Vernet, peintre par Jan Laurens Siesling, Éditions Somogy et Galerie Plexus, Paris et Chexbres, 2006.
*** Le tournant par Georges Haldas, L’Âge d’Homme, 2006.
**** L’Espagne à travers les écrivains que j’aime par Georges Haldas, préfaces, L’Âge d’Homme, 2006.

Publié dans Scènes Magazine No. 192