Feuilleton de mars 2010 : Premier Prix

, par  Jean-Michel OLIVIER , popularité : 14%

N’ergotons pas : le Prix du Roman des Romands, doté de 15’000 Frs et qui vient d’être décerné vendredi soir en grandes pompes à la Comédie de Genève, est une magnifique initiative, qui va mûrir avec le temps et porter de beaux fruits. L’idée de génie de Fabienne Althaus-Humerose, enseignante au Collège de Saussure et initiatrice du Prix ?

C’est de faire lire à quelques centaines d’adolescents romands — collèges, gymnases, écoles de commerce et de culture générale, etc. — une sélection de livres écrits ou édités en Suisse, puis, de manière très démocratique, d’attribuer le Prix du Roman des Romands à l’un des livres sélectionnés. Autrement dit, d’amener des jeunes, par la lecture et les rencontres avec les auteurs, à la littérature vivante d’aujourd’hui. En cela, ce Prix est unique et véritablement prometteur, puisqu’il ne fait pas que récompenser un auteur plus ou moins méritant, mais qu’il forme des générations de lecteurs à venir, et assure donc, d’une certaine manière, la pérennité de la littérature.

Yasmine Char
© DR

Pour sa première édition, les élèves de Suisse romande ont choisi La Main de Dieu* de Yasmine Char (photo), un roman dont l’héroïne a quinze ans et vit dans un pays en guerre, seule, avec son père malade, qu’elle aime d’un amour « pur comme un diamant ». Bientôt, elle va rencontrer une autre sorte d’amour, charnel et clandestin, avec un étranger mystérieux, qui s’avérera être un franc-tireur.
L’intrigue de La Main de Dieu vous rappellera sans doute un autre livre, prix Goncourt 1984 : L’Amant  de Marguerite Duras !  Yasmine Char aime à s’inscrire dans cette filiation : de nombreuses phrases de son livre semblent calquées sur certains passages de L’Amant. Ce qui agace au début le lecteur. Car Yasmine Char n’a pas besoin de ce genre de pastiche. Ce qu’elle a à raconter est si fort, si central, qu’elle doit se dégager de toute manière de parodie. En effet, la grande qualité de son livre tient aux portraits qu’elle trace de ses parents, du père malade et faible, de la mère française qui abandonne son foyer, du pays mis à feu et à sang par les milices religieuses ou les raids incessants de l’armée israélienne. Il y a là des pages magnifiques sur le Liban déchiré, le conflit des générations, le rôle si équivoque des étrangers. Yasmine Char a beaucoup à dire sur cette blessure, qui est la sienne, et elle le dit très bien. Comme elle dit très bien l’émerveillement amoureux, la jouissance, la douleur d’être quittée ou trahie. L’originalité du roman tient peut-être à ce lien très troublant entre l’amour et la trahison. Vivant un amour clandestin, l’héroïne de Yasmine Char est condamnée au silence et à la transgression. Elle ne peut avouer son amour à personne. Elle doit le vivre dans le silence et la honte. Pour le vivre complètement, elle doit trahir les siens. Et finalement, bien sûr, c’est elle qui sera trahie par son amant.

Jean-François Sonnay
Quelle place occupe un écrivain dans la société d’aujourd’hui ? Quel est son rôle, sa fonction, sa responsabilité sociale ? Est-il un médiateur ou un provocateur ? Est-il vraiment un créateur, vivant d’air et d’eau fraiche, au-dessus de toute contingence matérielle ?
Ces questions sont au cœur du dernier livre de Jean-François Sonnay, Hobby**, qui essaie d’y répondre d’une manière à la fois humble et exigeante en s’appuyant sur sa propre expérience. Tout a commencé, pour Sonnay, en 1972, avec une pièce de théâtre, Le Thé, puis des essais, des recueils de contes, des romans, d’abord à L’Aire, puis à L’Age d’Homme et enfin chez Bernard Campiche. Même si elle est trop peu connue, l’œuvre de Sonnay est riche et variée, intéressante à plus d’un titre.
Mais revenons à Hobby. Pour écrire ses livres, Sonnay a choisi d’exercer plusieurs professions “alimentaires“, le plus souvent au CICR. Avec l’argent gagné dans ses missions autour du monde, Sonnay s’est offert des plages de liberté et d’écriture. Jugez plutôt  : en trente ans, il aura travaillé 17 ans dans l’humanitaire et 13 ans comme écrivain à temps complet.
Comment est-il venu à l’écriture ? Par élimination. Après avoir abandonné tous les domaines où il ne se sentait “ni génial, ni capable de progrès“, comme la comédie, la musique et le cinéma. Écrivain par défaut, donc, mais obstiné, exigeant, rigoureux. Ce qui ne lui a valu ni statut privilégié, ni protection sociale, puisque la profession d’écrivain n’est pas reconnue par l’administration fiscale (revenus littéraires insuffisants). Mais la littérature, pour Sonnay, fait partie de son engagement politique et social.

Jean-François Sonnay

Le salaire d’un écrivain
Dans Hobby, Sonnay revient à son tour sur l’incontournable “question romande“. Pour l’auteur, la littérature romande n’existe pas : « c’est la réalité humaine qui m’intéresse par-dessus tout et celle-ci n’a point de passeport. » Il s’en prend à la thèse de Daniel Maggetti sur « l’invention de la littérature romande*** » au XIXe siècle. Disons d’emblée, sur ce point, que les arguments de Sonnay datent un peu, et nous semblent peu concluants (qui connaîtrait Bouvier ou Chessex, en France et ailleurs, par exemple, si l’on n’avait pas défendu, à une époque, la littérature romande ?). Il n’empêche. La discussion est stimulante. Où se situe donc Sonnay ? « De nationalité suisse et de langue maternelle française, j’écris en français, je publie chez des éditeurs suisses et me définis comme écrivain français ». Peu importe le passeport. Il appartient à la famille des Simenon, Cohen, Cherpillod ou Camus.
Sonnay revient ensuite sur son expérience humanitaire, qui n’est pas insignifiante, ni purement alimentaire. Les livres qu’il a écrits se sont nourris de ses missions. Et ces missions l’ont convaincu d’un sentiment de communion avec la création entière et de solidarité avec tous les hommes.
Jouant le jeu de la vérité jusqu’au bout, Sonnay n’hésite pas à dévoiler des chiffres qu’on tient d’ordinaire secrets : les ventes de ses livres. On apprend alors qu’elles oscillent entre 182 exemplaires vendus pour Le Tigre en papier**** et 1846 pour Les Contes du tapis Béchir. Ce qui, en comptant largement les droits d’auteur (qui représentent, en moyenne, entre 5 et 10% du prix de vente de l’ouvrage) lui aura rapporté 380 Frs pour le Tigre et 5538 Frs pour les Contes. Pas de quoi nourrir un homme, encore moins une famille. Mais cela donne une idée précise de la réception de certains livres en Suisse. On peut imaginer aussi la disproportion entre la somme de travail investi (une année, voire deux ans d’écriture) et les faibles résultats pécuniaires que l’écrivain peut en tirer.
En conclusion, Sonnay réaffirme son engagement littéraire et humanitaire. Sa colère contre les injustices et les impostures n’a pas faibli. Au contraire, elle a grandi avec le temps. Sonnay cite Edmund Burke qui disait : « Tout ce qu’il faut pour que le mal triomphe, c’est que les hommes ne fassent rien. » Écrire, c’est lutter contre cette impuissance et cette inertie. Partout et toujours. Une tâche assez noble, en somme.

Les fantômes de Catherine Lovey
Catherine Lovey aime les filatures et les enquêtes difficiles. Comme ses précédents ouvrages, Un roman russe et drôle***** prend, dès les premières pages, la forme d’une enquête, qui deviendra, un fil des chapitres, une quête de sens et de liberté. D’emblée, Catherine Lovey nous lance sur les traces d’un oligarque russe, Mikhaïl Khodorkovski, milliardaire arrêté par le pouvoir en place et envoyé, comme tant d’autres dissidents avant lui, dans un bagne de Sibérie.

Catherine Lovey

Le roman commence sur les chapeaux de roue : la scène d’ouverture — une sorte de garden-party estivale où se retrouvent et se croisent une dizaine de personnages — est une vraie jubilation. On pense à Tchékov, bien sûr, mais aussi à Tolstoï et à Dostoïevski auxquels l’auteur fait un clin d’œil complice. Vivante, pleine de fureur et de rire, cette longue scène met le roman sur les rails. Et le lecteur, appâté comme Valentine Y., l’héroïne du livre, a envie de tout savoir sur ce mystérieux oligarque emprisonné pour avoir contesté le pouvoir……
La suite, comme souvent chez Catherine Lovey, est déroutante. A peine arrivée à Moscou, Valentine doit faire face à de nombreuses difficultés. Elle retrouve Lev, un ancien ami russe, puis Jean, puis Elena, que Jean a aimée autrefois, et qui tient une galerie d’art contemporain. La vaillante Valentine, comme bloquée dans son enquête, sombre dans le vague à l’âme (russe, bien sûr !). Au fil des pages, la figure du mystérieux oligarque, qui était le point d’ancrage du roman, semble s’évaporer, et presque disparaître. Comme si, désormais, seule comptait la quête aventureuse de Valentine. Comme si, en chemin, Catherine Lovey aimait à changer d’épaule son fusil…
La troisième partie du roman est encore plus élusive, puisque l’héroïne disparaît totalement de la scène. On assiste alors à un échange de lettres entre son ami Jean (qui a reçu quelques messages de Valentine avant qu’elle sombre dans le silence) et Ioulia Ivanovna qui se verra chargée d’enquêter sur la disparition de Valentine. Le roman, une fois encore, change de perspective : Valentine semble passer au second plan, tandis que les relations entre Jean et Ioulia, de plus en plus étroites, occupent le devant de la scène. Et la belle Valentine ? On ne saura jamais si elle a été victime d’une secte ou d’un règlement de comptes (l’enquête qu’elle poursuit n’est bien vue de personne) entre séides du pouvoir.
Ce n’est pas le moindre charme de ce roman russe (comme dirait Emmanuel Carrère) et drôle que de balader ainsi le lecteur entre plusieurs niveaux de sens. Souvent mené dans une impasse, celui-ci est obligé d’interpréter et de se construire sa propre histoire pour se sortir d’affaire. En cela, c’est une réussite. Comme, d’ailleurs, le style vif et enlevé de Catherine Lovey, souvent proche du langage parlé. Il y a du rythme et une indéniable jubilation dans cette enquête originale qui font de ce roman une lecture à la fois surprenante et agréable.

Jean-Michel Olivier

* Yasmine Char, La Main de Dieu, Gallimard, 2008. Repris bientôt dans la collection Folio.
** Jean-François Sonnay, Hobby, camPoche, 2009.
*** Daniel Maggetti, L’Invention de la littérature romande, Payot.
**** Jean-François Sonnay, Le Tigre en papier, camPoche, 2008.
***** Catherine Lovey, Un roman russe et drôle, Zoé, 2010.

Publié dans Scènes Magazine No. 220