Feuilleton littéraire No. 207 : Premiers romans

, par  Jean-Michel OLIVIER , popularité : 14%

Le premier livre publié est essentiel : il décide souvent de la suite d’une carrière ou d’une vocation d’écrivain. Il donne le ton des livres qui vont suivre, annoncent les promesses ou, peut-être, les limites de l’œuvre naissante. C’est le cas de deux jeunes auteurs suisses, Mélanie Chappuis et Nicolas Buri, qui se lancent, l’un et l’autre, mais dans un registre différent, dans le roman.

Frida*, le premier roman de Mélanie Chappuis (née à Bonn en 1976, mais lausannoise d’adoption) a toutes les qualités et les défauts d’un premier livre. Les qualités, d’abord : une fraîcheur de ton, une naïveté, une liberté qui fait du bien dans la production souvent très « retenue » de la littérature romande. Ainsi empoigne-t-elle son sujet (l’amour trompé) de manière très directe, sans s’embarrasser de fioritures, dans un style à la fois sensible et personnel. Certes, les tourments qu’elle raconte, ceux d’une femme amoureuse qui attend, sans cesse, que l’amant marié quitte sa femme, ne brillent pas par leur originalité (Barbara Cartland n’est jamais loin !). Mais le ton, une fois encore, une sincérité à fleur de mots rend la lecteur de Frida tout à fait agréable.
Les défauts, maintenant : engluée dans les affres d’un quotidien qui l’obsède, l’héroïne de Mélanie Chappuis a de la peine à prendre de la hauteur, sinon de la distance. L’expérience qu’elle relate reste le plus souvent au premier degré. Et ce n’est pas le dédoublement des voix narratives (le récit principal est interrompu par des passages en italiques dans lesquels la narratrice s’interroge et s’adresse à elle-même) qui parvient à sauver le roman de sa dangereuse banalité.

Calvin revisité
Pour son premier roman, on peut dire que Nicolas Buri (né en 1965 à Genève) ne manque pas de souffle, ni d’ambition. Pierre de scandale** met en scène, dans un livre haletant, rien moins que Jean Calvin lui-même.

Nicolas Buri

Revisitant, après tant d’autres, mais de manière absolument personnelle, la vie mouvementée du grand réformateur français. Tout commence en 1515, date fatidique de la bataille de Marignan, et surtout de la mort de sa mère. À partir de ce choc, de la haine larvée qu’il voue à son père, Calvin va s’affranchir des siens, quitter sa modeste province pour aller suivre, à Paris, l’enseignement des maîtres de l’époque. C’est là qu’il croisera Rabelais (rencontre à vrai dire improbable), aura des démêlés avec les représentants de l’Inquisition, rencontrera Michel Servet. Dans une langue âpre et précise, jubilatoire, Buri décrit le périple de celui qui n’est encore qu’un pèlerin catholique assez ordinaire. Il faudra des voyages, des rencontres, des illuminations, pour que Calvin se forge un destin qui marquera durablement l’Europe, et singulièrement Genève, la nouvelle Rome protestante.
Si le roman part en fanfare, il perd un peu son rythme en chemin. On guette avec impatience l’arrivée de Calvin à Genève, la ville qu’il va littéralement marquer de son empreinte, et Genève tarde un peu. C’est que Nicolas Buri aime à prendre son temps, à se lancer dans de nombreuses discussions théologiques (la Trinité, la prédestination) qui donnent de l’épaisseur au roman. Le lecteur, s’il reste un peu sur sa faim, ne perd jamais son temps.
Arrive enfin le moment de vérité : appelé par Guillaume Farel, dont Buri trace un savoureux portrait, Calvin va prendre rapidement possession de la ville, malgré l’opposition larvée des bourgeois. Buri montre bien les enjeux de cette guerre intestine. Il montre aussi comment Calvin, seul contre tous, ne craint jamais le coup de force. C’est ainsi qu’il imposera aux Genevois des règles de plus en plus strictes, et souvent farfelues (interdiction de porter de la soie). « Je voyais la rue. Ville industrieuse. Commerce intense. Et ma création, l’académie, avec des professeurs venus de loin à mon invitation. Une réussite formidable. Une garantie de longévité pour la vraie Foi, pour la paix, pour le bel ordre. J’entendis l’horloge. Ça aussi : ce n’était pas un détail, mais un fondement. L’heure, la division du temps, un progrès merveilleux. La règle du temps donnait une autre valeur au travail. C’était bien mais on ne pouvait lâcher bride. Trop de méchants. Trop d’ennemis. Je me sentais seul. »
Seul, Calvin, qui se croit investi d’une mission, ne l’est jamais totalement. Un autre personnage, haut en couleur et fort en gueule, le suit dans le livre comme une ombre. Il s’agit de Michel (ou Miguel) Servet, que Calvin rencontre à Paris et retrouve, des années plus tard, à Genève.
« L’église se vidait. Miguel se leva. Je le regardais depuis la chaire, ses bijoux, son air délicat et supérieur, l’anathème au coin des lèvres. Il se tourna vers moi, prit face à la chaire la pose d’un homme qui apprécie une belle peinture. Se lissa le bouc et, avec une petite courbette, m’adressa un sourire courtois. Puis il sortit d’un pas indolent. » L’affrontement entre les deux est inégal. Et Servet, vite taxé d’hérétique, jeté en prison avec les rats et la vermine, jugé à la hâte dans une parodie de procès, puis brûlé sur la place publique. Comme on sait, Calvin n’assista pas à la mise à mort, trop occupé à écrire dans son scriptorium. C’est sur cette image d’un Calvin à la fois humble et hautain, prisonnier de sa solitude et de sa mission, que s’achève le beau roman de Nicolas Buri, mené tambour battant, avec beaucoup de verve et vivacité.

Jean-Michel Olivier

* Mélanie Chappuis, « Frida », roman, éditions Bernard Campiche, 2008.
** Nicolas Buri, « Pierre de scandale », éditions d’Autre Part, 2008.

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