Le goût des lettres - avril 2009

, par  Serge BIMPAGE , popularité : 14%

« Trois hommes », un livre pour toutes les saisons
Disons-le tout net : les récits pétris de longs et sempiternels dialogues avec tirets sur six cent pages ne m’ont jamais exalté. Un peu de variété narrative ne fait de mal ni au livre, ni au lecteur. Cela dit, tout aussi nettement tiens-je à souligner que ces Trois hommes, amis d’enfance qui se retrouvent pour refaire le monde et leur vie à la manière de l’Education sentimentale n’est pas pour déplaire, bien au contraire.
Trente ans plus tard, les trois larrons, qui sont des surdoués du collège de L’Effeuille, de sérieux toqués garnis d’un QI supérieur à 170 (mais aussi, rassurons-nous, de la virginité masculine) se recroisent au lendemain de Noël. Ces retrouvailles imprévues ont lieu chez Alma Lebief-Dach, une originale lituanienne fortunée polyglotte, musicologue et même théologienne qui voue sa vie à Dieu.
Alors, débute une soirée puis une nuit singulières pour ces hommes qui ne s’étaient jamais revus. Le choc est brutal, les étincelles jaillissent de leurs cerveaux froids pendant leur dérive dans la cité imaginaire, brouillardeuse et propre à philosopher. Tour à tour seront convoqués les grands thèmes de l’existence, la musique, la foi, entrecoupés de chansons de potaches et de coups de mémoires.
« Un silence s’est instauré. Chacun s’interroge sur des souvenirs olfactifs. Pour l’un, c’est l’haleine fétide d’un directeur alcoolique. La fétidité de la mort. Vladimir Sérafimovitch avait cinq ans quand il la respira pour la première fois en tombant sur un cadavre en décomposition dans le champ aux choux-raves du silo près de Kazalsk, à deux cents pas de la maison de sa buandière de maman. » Bien qu’assez intellectuellement, nos gaillards se lâchent et retrouvent des sensations anciennes qui, d’associations en associations, les amènent à des confidences qui les portent loin dans le partage commun.
On en oublie les tirets et les guillemets pour entrer dans la chair de ces trois hommes pas si triomphants que ça. Et le livre se referme en une paradoxale rédemption de l’iconoclaste narrateur : « Ensemble ! ce mot m’était resté trop longtemps en travers de la gorge à cause de son perfide paronyme en latin : insimulatio, l’accusation, la vindicte. Désormais, et avant mon plongeon fluvial rafraîchissant, mon cœur sent la grâce divine, il ne l’applique pas comme une volonté. »
Idéal pour de longues vacances au coin du feu lors d’un hiver comme on en vient de connaître, ce grand livre est bon pour toutes les saisons, qui nous conduit à revisiter notre culture, confronter nos idées et plonger en nous, entre nostalgie et exaltation, sur ce qui fut et aurait pu advenir. Le tout servi par une langue d’orfèvre, il paraît que Salem est un grand admirateur de Proust. Le journaliste de « 24 Heures » publie d’ailleurs peu mais bien. On se souvient notamment avec bonheur de son magnifique Miel du lac ou de A la place du mort. Autant d’ouvrages qui l’ont justement primé et fait remarquer.

Les sirènes des Grisons
Un régal, cette réédition des Sirènes d’Engadine par Corinne Desarzens ! C’est à New York qu’elle entendit le mot Grisons pour la première fois, de la bouche d’un sculpteur qui provenait de là-bas. Dès la première page, le lecteur, à qui semble s’adresser l’auteure par un « tu » de confidence, est embarqué dans la découverte. Franchis les tunnels, les cols et les villages : l’Engadine !
« Quelque chose de festif se répand. La neige sent la pastèque. Les maisons te sautent contre et chaque plante, chaque marche, chaque éclat de granit, chaque couleur est très là. » Avec le talent d’aventurière qu’on lui connaît, Corinne Desarzens plonge corps et âme – elle apprend même le romanche – au cœur de l’étrange vallée où toilettes se dit secret. Avec des accents de malicieuse curiosité qui ne vont pas sans rappeler Bruce Chatwin, l’écrivaine nous présente avec une rare poésie à ces sirènes qui ne se montrent qu’à ceux qui sont prêts à partir avec elles.

Serge Bimpage

« Trois hommes dans la nuit », par Gilbert Salem. Editions Bernard Campiche. 592 pages.
« Sirènes d’Engadine », par Corinne Desarzens. CamPoche, éditions Campiche, 79 pages.

Publié dans Scènes Magazine no. 212