Le goût des lettres - juillet 2010

, par  Serge BIMPAGE , popularité : 19%

Deux courts textes d’un jeune bel auteur
En littérature aussi, on aime les surprises chez les romands. Quand elles viennent d’un jeune auteur, c’est encore meilleur. Emmanuel Pinget vient de publier en particulier deux courts textes que l’on ne saurait trop recommander. Le premier s’intitule à découvert. C’est l’histoire, désopilante et “bluesante“, d’un type qui s’installe seul dans un appartement. On est dans sa tête, comme on l’est chez les nouveaux romanciers, mais pas trop quand même. Très personnelle, l’écriture contemporaine joue entre réalisme et surréalisme, on songe au regretté Beckett et, bien de chez nous, à Matthias Zschokke. Le second texte, dans la même veine entre poésie et prose, nous a ravis tout autant. Tout est annoncé dans le très beau titre Quoi est à l’œuvre ? Un homme se tient campé devant un chantier.
L’occasion d’une in(tro)spection riche en trouvailles littéraires originales en même temps que de réflexions sagaces sur notre société en déconstruction. « On ne pouvait pas, alors, apercevoir /ce qu’il se passait. Quelques murs/ on entendait le bruit décadent du marteau-tropiceur/à quoi étaient-ils affairés/la construction/oui mais de quoi/ « la construction » j’espère, sinon tout ce tapage/n’aurait d’autre but/que de détruire/non ils construisent. » Pas de doute, Pinget a un style très personnel. Pinget, ce nom ne vous rappelle-t-il pas un autre auteur genevois des éditions de Minuit ? Quand les gènes s’expriment…
On peut lire ces textes respectivement dans la revue Arkhaï, mars 2010 (le site www.arkhaï.com donne les adresses des librairies qui la distribuent) et dans – 36° édition (commander chez www.edition-36.net).

Un don Juan contemporain
Les livres à plusieurs voix sont à la mode. Encore faut-il les maîtriser. Tel est le cas de Mélanie Chappuis dans Des baisers froids comme la lune.
C’est l’histoire banale, on allait écrire classique, d’un quinquagénaire qui a une femme mais ne s’en contente pas et tombe raide amoureux d’une autre plus jeune que lui de vingt-sept ans. Or toute la saveur de cet amour réside dans le désir, ce qu’il révèle et les souffrances qu’il engendre inéluctablement, racontés respectivement de chaque point de vue.
« Il vient ce soir. Je vais pouvoir me faire belle et me sentir belle. Oublier un peu que je suis mère. Mon mari n’arrive pas à me faire oublier que je suis une mère. Mon mari, je ne l’accueille plus en minijupe et talons lorsqu’il rentre du travail. » Voici pour Anna. Quant à Victor, rédacteur en chef du Journal du Léman, le plus grand quotidien de Suisse romande, il tente aussi bien de se rassurer par la séduction : « Les très belles et les très jeunes, je me contente de les séduire. Ça me donne de la force, de la puissance. Si je les amenais dans mon lit, ce sont elles qui auraient le dessus. Au lit je ne suis ni fort ni puissant, je suis juste moi qui bande moins souvent, moins longtemps. »

Amélie Plume

Il a du pouvoir, un peu d’argent, beaucoup d’influence mais ne s’en satisfait pas. Elle est belle, mère d’une adorable fillette, mariée à un homme qui a beaucoup d’argent mais cela ne suffit pas. Il faudra bien des semaines, des rencontres, et des échanges de courriel pour qu’ils réalisent que l’insatisfaction est le lit de leur coupable amour. Certes, on n’atteint pas ici le degré d’intériorité d’Une passion simple de Annie Ernaux. Il n’empêche que Mélanie Chappuis parvient à embarquer son lecteur avec une redoutable efficacité. L’alternance des voix sonne avec une extrême justesse. Il y a beaucoup à (ap)prendre dans ce duo de don Juan contemporain.
« Des baisers froids comme la lune », par Mélanie Chappuis. Editions Bernard Campiche, 205 pages.

Quand le cœur saigne
Il faut avoir le cœur, les nerfs et le reste bien accrochés pour lire Cancer du Capricorne. L’auteur y raconte son histoire personnelle. Celle d’un homme atteint d’un cancer et dont le fils tombe dans le coma après un accident de voiture. Ecrit sans la moindre complaisance ni concession, ce récit de vie à la limite du soutenable se lit d’un trait. On se réjouit que ça finisse, le moins mal possible. L’intérêt, on l’aura deviné, n’est pas littéraire au premier chef. Il est dans ce que Jean-Jacques Busino nous fait découvrir du monde hospitalier, et là, cela n’est pas non plus un jardin de roses, pas plus que celui des assureurs et des avocats. Ajoutons qu’il y a aussi une bonne dose de résilience, dans ce livre. C’est avec un vif intérêt qu’on suit l’auteur dans son noble et courageux chemin vers la reconstruction de soi au travers de l’écriture.
« Cancer du Capricorne », par Jean-Jacques Busino. Editions Rivages, 184 pages.

Le Québec vu du ciel
C’est la chronique des jours heureux. Et pour ceux qui aiment le Québec, le fleuve Saint-Laurent et l’histoire de ce pays, c’est un régal. Amoureuse, la narratrice s’envole rejoindre son consul en laissant tout ici sans presque se retourner. Elle emporte son lecteur dans ses valises, lui faisant découvrir, au travers de son journal de bord, ce pays d’adoption qu’on adopterait pour moins que ça. Au-delà des tours dans l’avion du consul et des réceptions, Amélie Plume, dont l’écriture est toujours aussi savoureuse, nous emmène chez les gens, petites et grandes, démontre leur légendaire gentillesse, leur inépuisable énergie et joie de vivre. On ne lui en voudra pas, diplomatie oblige, de se cantonner à une posture particulièrement politiquement correcte.
« Chronique de la côte des neiges », par Amélie Plume. Editions Zoé, 191 pages.

Serge Bimpage

Publié dans Scènes Magazine no. 224