Le goût des lettres - octobre 2007

, par  Serge BIMPAGE , popularité : 9%

Un rendez-vous manqué avec le diable


Martin Suter a ceci en partage avec Amélie Nothomb : il fait preuve d’une rare efficacité comme d’un don certain d’agacer.
Côté efficacité, ce jeune auteur suisse alémanique qui publie en France et rencontre un vrai succès, tisse des histoires de vie en forme de polar qui ne laissent pas le lecteur indifférent. Voyez ce Diable de Milan. Son héroïne, la trentaine, est un ange du bizarre nommée Sonia qui abuse du LSD et cherche à s’en sortir. Son mari a lui-même pété les plombs. Il a tenté de la tuer avant d’être psychiatrisé. Reste pour Sonia sa complice Malou avec qui elle échange des sms, sa perruche Pavarotti et une solitude qui la ronge. Pour tenter de se refaire une vie, Sonia accepte un boulot de physiothérapeute dans un hôtel du côté de Saint-Moritz. Elle s’y acclimate plutôt bien et la gérante est contente. Sauf que le diable l’y a donné rendez-vous. Dans les étages du vieux palace, il se passe des choses étranges, qui font songer à une maison hantée. Le ficus du salon perd soudain ses feuilles, les horloges se dérèglent, Pavarotti est retrouvée noyée dans l’aquarium… Autant de phénomènes qui renvoient à une autre découverte de Sonia : un recueil de légendes d’Engadine, singulièrement prémonitoires.
Martin Suter n’a pas seulement le génie de l’intrigue mais tout autant celui du thriller psychologique. L’écrivain, qui vit entre Zurich et Ibiza, auteur du subjuguant Small World, campe ici un nouveau roman où l’angoisse le dispute à la peur et au mystère. Le tout dans un réalisme fantastique que ne renierait pas Ramuz. On songe inévitablement à La montagne magique de Thomas Mann, tant la communauté de ce huis-clos est saisissante de crédibilité.
Pourtant, l’agacement ne tarde pas à gagner. Du fait, d’abord, que la moitié du roman est consacrée à planter le décor et à nous présenter les personnages avant qu’il se passe quoi que ce soit. Ensuite, parce que sous le vernis de ces derniers, le moins qu’on puisse dire est que la profondeur, l’épaisseur psychologique des protagonistes n’est pas au rendez-vous. De sorte que sans atteindre à ce qu’on peut qualifier de « roman », Le diable de Milan reste cantonné au polar sans pourtant nous en procurer les frissons du genre. Bref, un bon livre pour ceux qui ont peur en avion ou peinent à s’endormir.
« Le diable de Milan », par Martin Suter. 311 pages. Editions Christian Bourgois.

Le tableau ténébreux d’une famille juive


Côté profondeur, on est servi avec les Cahiers Mendel. On ne sort pas indemne de ce tableau de famille juive dans le chaos européen du siècle dernier. Roland de Muralt (qui a dirigé pendant cinq ans la revue littéraire Ecriture), annonce la couleur dans son avant-propos : « On assista ainsi non seulement à l’éclipse de Dieu, ce qui n’était somme toute pas si moderne que ça, mais également à celles de la raison et de l’espérance. »
Voici donc tour à tour Elias, anarchiste et « juif paranoïaque » lancé tête baissée dans la guerre de 14 pour y être mortellement blessé. Puis Avraham exilé en Union soviétique pour y être interné et mourir dans un camp de travail. Enfin, le troisième frère, Nathan, celui qui s’en sort bien dans les affaires, encore qu’il souffrira pour la France occupée et mourra trop jeune – comme cette autre sœur Hannah que sa conversion ne sauvera pas d’une septicémie.
Autant de destins tragiques du siècle en portraits croisés. Auquel s’ajoute celui, éblouissant de vérité, de Zenia, fée sensuelle et démoniaque qui conjurera l’horreur en s’y précipitant : elle finira dans les bras d’un nazi avant d’être retrouvée morte dans un terrain vague de Ferney-Voltaire. Qu’on ne s’y trompe pas. A l’instar de cette fratrie que la poésie, sans cesse, relie, Roland de Muralt nous propose un récit poignant. Où Rimbaud, Apollinaire ou Mandelstam veillent en permanence pour garder vivant l’espoir.
« Les Cahiers Mendel ». Par Roland de Muralt. 145 pages. Editions de L’Aire.

Renaître à l’enfant mort


Bien des signes avant-coureurs s’étaient manifestés, annonciateurs du drame. Depuis quatre ans que le couple habitait la maison, cette dernière n’avait jamais accueilli d’oiseaux. Et voilà qu’au moment même où L*** tombe enceinte, s’installent ces rouges-queues sur l’encoignure de la fenêtre. Quelque temps plus tard, ils sont morts et les œufs brisés. Et puis, cette discussion du narrateur avec ses collègues, portant sur Montaigne et sa singulière froideur devant la mort d’une de ses filles. Et d’autres… Au plan médical, les premiers symptômes sont apparus une nuit d’été. L*** se sent mal, les pertes ne sont pas normales, elle ne parvient pas à dormir. Le couple se précipite à la maternité, laquelle devient le théâtre de l’horreur. L’enfant ne naîtra pas normal. L’acharnement des médecins n’y pourra rien. En quelques jours de douloureux espoir, la vie du couple bascule devant l’enfant sans vie. Vers quoi ? Toute la question est là. Comme le note Pierre Béguin :
« Comment peut-on, et surtout qui peut-on renaître de la mort de son enfant ? »
Avec une analyse, un détachement feint qui évite habilement que ce récit ne bascule dans le pathos, le narrateur revient sur les circonstances de l’inacceptable et en décortique les plis et les replis de manière haletante. Pour envisager en connaissance de cause, pourrait-on dire, à la manière d’une reconstitution judiciaire les éléments d’espoir qui permettront au couple de survivre. Dépassée la révolte contre les médecins, puis celle contre soi, puis celle contre L*** qui finit par se claustrer dans un repli sur soi dont le narrateur comprendra toute l’authenticité instinctive du deuil, enfin peut-on se tourner vers la question de la vie.
Si Jonathan 2002 parvient à sortir des ornières du récit de vie pour toucher au littéraire, c’est tout autant grâce à l’interrogation de l’écriture. Où l’auteur constate que tout le drame était déjà contenu en germes dans sa précédente fiction Terre de personne. « C’est peut-être cela aussi, l’écriture, le langage muet des choses à venir. » Si la langue est une patrie, l’écriture est une renaissance. Pierre Béguin le démontre avec conviction.
« Jonathan 2002 ». Par Pierre Béguin. 115 pages, éditions de L’Aire.

Serge Bimpage

Publié dans Scènes Magazine No. 198