Livre de décembre 2010 : “Le Décaméron“ en images

, par  Julien LAMBERT , popularité : 11%

Abondamment illustré par les miniatures des manuscrits originaux, mais aussi par la peinture inspirée de Boccace, Le Décaméron édité par Diane de Selliers est plus qu’un ouvrage élégant : il documente une époque charnière, à cheval entre les codes médiévaux et une modernité balbutiante et encore débridée, en peinture comme en littérature.

C’est mieux qu’un beau cadeau de Noël, mieux aussi qu’un fac-similé annoté pour érudits, et cela tient pourtant des deux : l’édition illustrée du Décaméron de Boccace, par les Editions Diane de Selliers, est un livre à la fois séduisant et sérieusement documenté, qu’il serait triste de laisser prendre la poussière sur un rayonnage.

Originalité
Victore Branca, dans une introduction à peine trop emphatiquement docte, apporte certes un éclairage certain sur la première grande œuvre en prose de la littérature, et sur le rôle crucial qu’elle joua dans l’évolution des genres littéraires. Il est vrai qu’avec ses cent histoires enchâssées, que se racontent de jeunes gens pour fuir la peste dans la nature et la fiction, l’œuvre de Boccace éveille des galeries d’associations, des Mille et une nuits à Jacques le Fataliste en passant par Cervantès. Et jusqu’à la bande-dessinée, aimerait-on dire, au vu de la pléthore d’illustrations animées et surexpressives qui garnissent les pages de l’imposant volume, attestant surtout dans l’écriture de Boccace d’une impulsion narrative vertigineuse, qui conjugue l’imagination et la description naturaliste. Car là est l’originalité de cette édition du Décaméron : dans les 500 reproductions d’artistes contemporains de Boccace, dans la façon dont elles dialoguent avec les récits, et ce qu’elles racontent plus largement sur l’imaginaire de l’époque. Car il ne s’agit pas que d’agrément, même si le plaisir des yeux est évident, et que certaines réutilisations d’œuvres des Tre- et Quattrocento, celles des fresques de Giotto notamment, prennent un peu les nouvelles pour prétextes.

« Le Décaméron » Pages 362-363 : Sandro Botticelli, « Nouvelle de Nastagio degli Onesti »
Panneaux d’un coffre de mariage, fin du XVe siècle. Musée du Prado, Madrid. © Scala, Firenze.

Un défilé bigarré
Mais les éditeurs ont été plus fidèles à la tradition de l’œuvre qu’ils n’y paraissent, en laissant vaquer leur imaginaire à certaines associations libres. Car outre les nombreuses miniatures de Bocacce lui-même, mais aussi d’autres maîtres radicalement différents par le style et la technique (de la xylographie à l’aquarelle), Le Décaméron a inspiré des artistes plus tardifs, qui, faisant imploser la sage narration en frise médiévale, se réapproprient les récits et en donnent la tonalité dans une image synthétique. L’exemple le plus flagrant étant celui de Botticelli, tandis qu’une pléiade de coffres de mariage et de plateaux d’accouchées témoignent d’un devenir populaire d’une œuvre hybride, qui, au-delà du cadre courtois dans lequel on la contraindrait trop vite, fait un panorama satirique de la société bourgeoise naissante, et s’aventure dans le grotesque, le merveilleux et l’érotique aussi bien que dans l’épique ou le sentimental. Si le lecteur d’aujourd’hui peut avoir certains haut-le-cœur devant ce défilé bigarré d’œuvres si diverses – le choix de très gros plans éclairant cependant bien des fresques elles-mêmes indigestes -, c’est donc à Boccace que devront s’en prendre les fâcheux, et non à l’éditeur ! Ce livre rend ainsi hommage plus largement à une époque charnière méconnue, à tous ces petits maîtres qui garnissaient encore de galanteries gothiques des géométries pré-renaissantes en équilibre précaire, ou surchargeaient d’expression les moues de personnages encore enluminés dans leurs postures médiévales.

Julien Lambert

« Le Décaméron », Diane de Selliers Editeur, 664 p.

Publié dans Scènes Magazine No. 228