Livres d’art - mars 2009

, par  Laurent DARBELLAY , popularité : 8%

Ingres
La collection consacrée par Phaidon aux « Grands maîtres de la peinture » s’est enrichie cet hiver de deux nouveaux volumes. Et après Titien et Raphaël, ce sont cette fois deux maîtres moins connus, plus difficiles à cerner et entourés d’idées reçues qui ont les honneurs de cette collection : Jean Auguste Dominique Ingres et Fra Angelico.

Ingres, « Louis-François Bertin (’Monsieur Bertin’) », 1832
© Musée du Louvre, Paris

Ingres est essentiellement connu comme le grand rival de Delacroix dans le panorama pictural français de la première moitié du XIXe, et son style est souvent associé au classicisme le plus rétrograde, résolument opposé à la modernité romantique de Delacroix et de ses toiles aux couleurs exaltées. Toutefois, comme souvent, cette vision résolument empirique de l’histoire de l’art, où la modernité réelle ou potentielle constitue le seul critère valable de jugement d’un peintre ou d’un courant, se heurte à l’art complexe et singulier d’Ingres. Pris entre le néoclassicisme de David et Girodet, et l’art académique d’un Gérôme ou d’un Thomas Couture, Ingres est pourtant un des plus importants peintres du XIXe français, auteur d’une œuvre fascinante et inclassable, qui combine un goût incontestablement classique avec des traits stylistiques beaucoup plus personnels, et où s’entremêle un sens complexe de la composition picturale, un rapport singulier aux formes corporelles et un goût subtil pour le rendu de la carnation et des matières. D’ailleurs, de nombreux peintres « modernes », Matisse et Picasso en tête, ont reconnu leur dette à l’égard du peintre de séduisantes odalisques et de portraits saisissants de profondeur.

Ingres, « Madame Marie-Clotilde-Inés Moitessier », 1856
© National Gallery, London

L’ouvrage des éditions Phaidon rend parfaitement justice à l’art d’Ingres. Son auteur, Andrew Carrington Shelton, professeur d’histoire de l’art à Ohio State University, adopte un parcours chronologique. Les différentes étapes de la carrière du peintre défilent ainsi sous les yeux du lecteur, qui peut parfaitement juger de sa progressive autonomie vis-à-vis du néoclassicisme davidien, tant dans les thématiques que dans les choix formels. Si Ingres garde tout au long de sa carrière un incontestable « goût de l’antique », s’il privilégie toujours l’art du dessin, son art possède un « charme bizarre » (le terme est de Baudelaire), tant par la variété de ses thèmes et l’originalité de ses compositions que par la finesse et la sensibilité de son pinceau. L’approche biographique permet également de rendre compte de l’impact de la tumultueuse histoire française du XIXe, du Consulat au Second Empire, sur la carrière de l’artiste.
Enfin, la riche iconographie de l’ouvrage et la qualité des reproductions finiront de séduire le lecteur.
(Andrew Carrington Shelton, Ingres, Phaidon, 39 euros)

Fra Angelico
Fra Angelico ne possède pas, lui non plus, une place clairement établie dans l’histoire de l’art italien. Artiste appartenant à une génération prise entre la peinture médiévale et la Renaissance, peintre moins clairement « renaissant » qu’un Masaccio, un Domenico Veneziano ou un Piero della Francesca, Fra Angelico, s’il est unanimement apprécié pour la grâce et la délicatesse de son art, peine à être perçu à sa juste valeur. Sa trajectoire artistique et biographique a longtemps gardé des parts de mystère, plusieurs œuvres ont dû attendre la seconde moitié du XXe siècle pour lui être attribuées avec certitude, et sa collaboration avec d’autres artistes (en particulier Benozzo Gozzoli) ne s’est éclairée que récemment. De plus, son statut de frère dominicain et sa piété lui ont valu non seulement le qualificatif de « peintre angélique », mais aussi tous les clichés sur l’artiste mystique retiré du monde.
Or, et l’ouvrage de Diane Cole Ahl le montre parfaitement, l’art de Fra Angelico est tout de complexité et de subtilité. S’il donne à ses figures une beauté, une grâce et une élégance d’une grande spiritualité, si ses thématiques sont exclusivement religieuses, il est parfaitement au courant des innovations techniques et théoriques de son siècle, ainsi que le montre par exemple sa progressive maîtrise de la perspective – un monde sépare L’Annonciation encore médiévale de Fiesole et celle de Crotone, où il joue avec la perspective latérale et avec une colonne au premier plan. De même, il introduit dans la peinture religieuse florentine des nouveautés iconographiques, et propose avec les fresques de San Marco un des plus impressionnants cycles picturaux du Quattrocento.

Fra Angelico « L’Annonciation »
© Photo Scala, Florence

Dans son art, Fra Angelico combine ainsi tradition et humanisme, derniers éclats médiévaux (par exemple des fonds en or et la gracilité de certaines figures) et innovations renaissantes (profondeur, goût du paysage).
Les chapitres reflètent les différentes étapes de la vie et de la trajectoire artistique de Fra Angelico, l’évolution de son style mais aussi les différents lieux où il a travaillé – Florence, mais aussi Fiesole, Cortone, Rome, Orvieto –, tandis que les multiples reproductions (œuvres entières ou détails) rendent compte de l’élégance de sa touche.
(Diane Cole Ahl, Fra Angelico, Phaidon, 240 pages, 39 euros)

Laurent Darbellay

Publié dans Scènes Magazine no. 211