Sélection de novembre 2009 : Les relations amoureuses

, par  Laurence de COULON , popularité : 2%

Construction de l’identité sexuelle, solitude, poids de la mémoire dans la vie de couple, Julien Burri, Peter Stamm et Ruth Schweikert analysent chacun un aspect de la relation amoureuse. L’un utilise brillamment la caricature, le deuxième, pour mieux étudier son personnage, l’isole dans chacune de ses nouvelles, et révèle ainsi sa solitude de chacun de ses personnages, alors que la troisième joue avec le temps.

Julien Burri, jeune écrivain né à Lausanne, dérange avec son petit roman Poupée. Son personnage éponyme se fait cajoler et habiller comme un jouet par sa mère possessive : « Tu n’as pas besoin d’ami. » L’idée de signifier la relation pathologique de la mère à l’enfant en transformant ce personnage en poupée est efficace, de même que l’utilisation de détails infimes mais révélateurs sur le comportement maternel. En effet, on la voit se battre avec sa mère pour torcher son fils, et ses petites phrases en disent long : « Ce qui est bon pour moi est bon pour toi. » Le père, lui, est indifférent à souhait. Ces comportements inadéquats font cruellement jubiler le lecteur. Pourtant ces attitudes extrêmes, au bord de la caricature, sonnent très juste, et apportent beaucoup d’humour à ce livre par ailleurs dérangeant : l’enfant se réveille à la sexualité et tente des expériences qui peuvent choquer, et la famille, lorsqu’elle le surprend, l’ignore ou l’encourage d’une façon tout à fait inappropriée. Eux-mêmes sont le fruit d’une enfance douloureuse. Le frère cadet du père, non désiré et bébé malade, devient injustement préféré, et l’aîné ne parvient jamais à satisfaire ses parents. La mère, trop belle, rêve de châteaux et reporte toutes ses attentes sur son fils. Le personnage de l’enfant-poupée, le ton naïf, le vocabulaire simple et les phrases courtes suggèrent le conte. Mais le conte est cruel : à l’école, Poupée joue toujours avec des filles, et les garçons l’en punissent par la violence. Pendant son adolescence, il souffre de sa solitude, mais parvient à se dégager de l’emprise de sa mère, qui le lui reproche : elle aurait voulu que son fils ne grandisse jamais.
Julien Burri traite son sujet avec une grande originalité. La construction de l’identité sexuelle peut être problématisée de mille manières, et l’auteur a choisi la voie du magique, de la satire, de l’humour et du contraste. Les personnages ont beau tenir du stéréotype, la mère possessive trop belle et déçue par la vie, le père qui travaille trop, ils ont l’air vrais, et le personnage de Poupée donne un ton unique à cette famille tordue. Julien Burri s’est créé un monde bien particulier et son petit livre, merveilleux, drôle et dérangeant est une réussite.

Ruth Schweikert
© Francesco Gattoni

Chez Peter Stamm, l’écriture est sobre et le ton neutre. Chaque nouvelle suit un personnage et un instant : une institutrice fantasme à propos du jeune voisin du dessus, une femme mariée voudrait retrouver ses désirs de jeunesse, un homme attend avec sa femme les résultats d’une biopsie. Alors que la narration se focalise sur lui, le personnage est exposé dans toute sa solitude. Angelika travaille dans une crèche, et les parents de Dominic oublient de venir le chercher. Elle l’emmène chez lui, et l’enfant révèle à quel point sa relation de couple avec Benno la frustre. Parfois un personnage trouve une sorte de rédemption, ou de nouvelle compréhension de sa vie, tel ce prêtre recevant une jeune fille persuadée d’être enceinte par la grâce du Saint-Esprit. Après avoir accusé le communisme d’être la cause de cette aberration, il s’attache à l’innocente. Mais rien n’est explicite, et le lecteur doit interpréter des détails et des gestes : Peter Stamm ne le sous-estime pas et ne lui sert pas de la bouillie prémâchée.

Ruth Schweikert, née à Lörrach en Allemagne, vit à Zurich. Elle non plus ne sous-estime pas ses lecteurs, et n’a pas peur de les perdre dans les dédales du temps que prend son récit. Merete et Andreas passent la nuit à Durban en Afrique du Sud. Le couple marié vient de se séparer, elle a un autre homme, mais elle s’est déplacée jusque-là pour annoncer à Andreas la mort de son père. Merete demande : « Mais comment et par quoi les choses ont-elles commencé ? »
Ainsi débute l’histoire de chacun, avec des allers-retours dans le passé, entrecoupée par des retours au présent. Les grands-parents paternels d’Andreas, nés en Italie, immigrent en Haute Engadine, et rêvent de partir dans l’Ohio. Leur fils Michele refoule son homosexualité et se marie avec Almut. Elle-même a fui Breslau, ville allemande avant de redevenir polonaise, avec sa mère et sa sœur, dans des circonstances violentes. Andreas souffrira du poids de ses doutes quant à l’éventuelle homosexualité de son père et des récits douloureux que sa mère ne lui épargnera pas. Au contraire, Merete apprend à 27 ans qu’elle avait été abandonnée et puis adoptée en Afrique du Sud par sa mère. De cette façon, avec un récit et des personnages romanesques, et en revenant à l’histoire familiale pour raconter le présent d’un couple, Ruth Schweikert suggère que la façon de se rencontrer et de vivre en couple ne vient pas du néant, mais tire son origine et sa matière dans le poids du passé ou de son absence.

Laurence de Coulon


- « Poupée », par Julien Burri. Bernard Campiche Editeur, 72 pages
- « Comme un cuivre qui résonne », par Peter Stamm, traduit de l’allemand par Nicole Roethel. Christian Bourgois Editeur, 196 pages.
- « Ohio », par Ruth Schweikert, traduit de l’allemand par Yasmin Hoffmann et Maryvonne Litaize. Editions Métailié, 176 pages.

Publié dans Scènes Magazine no. 217