Chostakovitch par Jansons

, par  Eric POUSAZ , popularité : 13%

Construite patiemment sur une durée de près de quinze ans et avec la collaboration de huit orchestres différents, cette intégrale des symphonies de Chostakovitch dirigée par Mariss Jansons ne ressemble à aucune autre.

D’abord parce que les personnalités des orchestres engagés sont fort étrangères l’une à l’autre. A la clarté vibrante des musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg répond l’ample geste sonore des membres du Wiener Philharmoniker ; au goût de l’analyse chatoyante du Berliner Philharmoniker fait écho la nervosité brillante de l’Orchestre Philharmonique d’Oslo ou la virtuosité à la fois assurée et véhémente des membres de l’Orchestre Symphonique de la Radio Bavaroise. On l’aura compris, aucune des symphonies ici enregistrées ne ressemble à l’autre par sa couleur orchestrale, sa philosophie du son ou encore sa réaction à un idiome instrumental qui n’est pas encore tout à fait entré dans les mœurs des musiciens d’Europe occidentale…
Néanmoins, le plus fascinant est encore de constater comment le chef réagit à ces impulsions si distinctes l’une de l’autre que lui envoient des ensembles à la culture et au répertoire si contrastés. Mariss Jansons ne compte en effet pas au nombre de ces dictateurs qui impriment aux orchestres qu’ils dirigent un style indissociable de leur nom ; il cherche bien plutôt à cultiver le son qui leur est propre pour construire une interprétation dont la couleur lui semble adaptée au morceau choisi.
C’est ainsi que la Symphonie no 1, confiée aux Berlinois, n’a rien de cette acidité que se plaisent à lui trouver les chefs de l’école russe. En soignant le galbe de chaque phrase musicale, en peaufinant le lissé incomparable des cordes allemandes, le chef tire la symphonie vers la grande tradition allemande et non vers Prokofiev. L’œuvre paraît soudain moins grinçante, moins ouvertement corrosive que chez Svetlanov, Kondrachine, Rozhdesvensky ou encore Barchaï. Dans les deux partitions suivantes, beaucoup plus bruyantes (‘constructivistes’ diraient certains), l’Orchestre bavarois manque parfois d’éclat et de puissance, mais c’est pour mieux rendre sensible la construction complexe de ces mouvements trop souvent enfouis sous les décibels inutiles. L’approche n’a peut-être rien de soviétique - ces deux partitions étaient particulièrement goûtées du régime russe parce que leur programme Octobre et 1er mai correspondait idéalement à la propagande du parti ! - mais la musique en sort décidément gagnante malgré les textes grandiloquents confiés au chœur...
La 4e Symphonie retrouve un ton plus directement humain et émouvant, loin des célébrations patriotiques. Ici, les musiciens munichois semblent soucieux de retracer la filiation avec le grand répertoire romantique et postromantique allemand dans une interprétation qui déborde de chaleur et de générosité sonore. La 5e, beaucoup plus connue, est un hymne à la grande forme symphonique cultivée par tous les grands compositeurs depuis Mozart : les Viennois et leur merveilleux violon solo y sont particulièrement à l’aise, d’autant plus que Jansons se révèle un maître dans l’art de disposer les plans, de gérer les éclats ou de mettre en valeur la clarté des timbres jusque dans les passages à l’écriture la plus touffue. La 6e symphonie, enregistrée à Oslo, est peut-être moins directement enthousiasmante ; non que l’orchestre manque de poids ou de sens de l’à-propos, mais l’approche du chef semble plus hésitante, notamment dans le long Largo initial dont on ne sait pas toujours très bien où il va..
La 7e Symphonie, dite Leningrad, a fort heureusement pu être enregistrée à Saint-Pétersbourg. Le long Allegretto décrivant la place déserte où vont se dérouler ces événements qui vont changer le cours de l’histoire russe est joué au bout de l’archet, avec ces appels de cuivres affaiblis qui soulignent ce suspense latent ; ici, Jansons se révèle parfait dans le dosage des timbres comme dans le flux et le reflux d’une pulsion rythmique qui semble avoir de la peine à sortir d’une certaine torpeur. Les éclats qui suivent sont d’autant plus percutants, comme si la musique se faisait bruit apocalyptique pour dépeindre ce qui ne saurait l’être vraiment.
 
La très longue 8e Symphonie a été enregistrée à Pittsburgh (et se trouve flanquée d’un extrait enregistré lors des répétitions). L’orchestre américain roule des mécaniques avec une sûreté de soi impressionnante : rien ne semble arrêter ce formidable appareil aux contours nets, aux attaques tranchantes, aux diaprures chatoyantes à l’infini. Il est légitime de préférer une interprétation plus directement hargneuse de cette page, mais on ne saurait bouder le festin auditif auquel nous convie la phalange américaine.
La 9e Symphonie, en provenance d’Oslo, ne se départit pas d’une certaine mollesse malgré un jeu orchestral d’une magnifique assise ; le chef, là aussi, semble hésiter entre une approche à la hussarde russe et un langage instrumental plus convenu (hésitation particulièrement sensible lorsqu’on écoute les 3e, 4e et 5e mouvements). La 10e Symphonie, celle qui a été la plus enregistrée par les plus grands chefs du passé, a été captée à Philadelphie ; sans remettre la discographie en cause (Karajan et Bernstein, sans parler de Mavrinsky, y ont été sublimes chacun à leur manière), l’interprétation plutôt sage de Jansons s’inscrit à merveille dans le dessein de cette intégrale qui privilégie le déchirement tragique aux structures sonores brillantes, complexes et spectaculaires.
Les Symphonies no 11 (Philadelphie) et 12 (Munich) sont de nouveau abordées avec toute l’exaltation qui sied à ces pages au programme politique évident ; cependant, on saura gré au chef de ne pas ‘suraccentuer’ l’aspect conquérant de ces pages qui ont plus servi la gloire du pays que celle du compositeur. La Symphonie no 13, Babi Yar, est une longue pièce confiée à un chœur d’hommes et une voix de basse soliste qui se perd dans les méandres d’une interminable évocation des années du stalinisme. L’orchestre, le chœur et le soliste y sont parfaits, mais le chef ne parvient à empêcher cette heure de musique de dégager une impression insinuante d’ennui d’autant plus gênante que la poésie d’Evtouchenko, dans sa traduction du moins, paraît bien prosaïque. La Symphonie no 14, de ton plus intimiste (c’est d’ailleurs la seule que peut envisager d’aborder un orchestre de chambre) trouve à Munich un chef visiblement interpellé par les messages que véhiculent les poèmes de Lorca ou Apollinaire : l’interprétation est ciselée à l’extrême, avec une délicatesse (le jeu des cordes !) qui ajoute encore à la fragilité de ces évocations hantées par les visions de la mort et de la destruction. La Symphonie no 15 (jouée par le London Philharmonic Orchestra) apporte un point final apaisé à ce parcours cahotant, bruyant et terrifiant à la fois que constitue cet ensemble de quinze symphonies toutes fort variées de ton. C’est peut-être le joyau le plus précieux du coffret tant le souffle en paraît puissant et les contrastes apaisés. Ajoutons que les timings de chaque CD sont très généreux et permettent souvent l’ajout d’une page brève, telle l’irrésistible Jazz-Suite, par exemple.
On l’aura compris : cette intégrale se place au somment de la discographie ‘occidentale’, loin devant celle que Haitink a gravée pour Decca. Elle surclasse même les anthologies russes en bien des points, ne serait-ce que par sa variété de cultures symphoniques que le chef a su magnifier comme nul autre avant lui.

Eric Pousaz

(10 CDs EMI vendus à prix sympathique)

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