Concert et CD Berlioz

, par  Pierre-René SERNA , popularité : 12%

Si vous êtes pris de passion pour Berlioz, et d’autant plus si ce n’est pas encore le cas, le voyage à Londres s’impose. Tout dernièrement, le déplacement était pour “l’Enfance du Christ“, avec le maître es qualités, Colin Davis.

Atmosphère de grand-messe au Barbican Centre (l’œuvre s’y prête, il est vrai). Face au public le plus connaisseur et intensément respectueux qui soit, Berlioz est chez lui. Mais la ferveur est aussi du côté des interprètes, avec un London Symphony Orchestra survolté (n’hésitons pas à citer le premier violon, Gordan Nikolitch, sans cesse surexcité sur sa chaise et son archet !). Entre la direction infiniment savante et les grandes capacités des instrumentistes, l’alchimie s’accomplit : chaque mesure est ciselée et chaque accent juste dans un souffle omniprésent, sans le plus minime relâchement. Une poésie de tous les instants. Et le plateau s’y coule, délicieusement : Karen Cargill est une Marie immatérielle, Matthew Rose un Hérode orageux, Yann Beuron un Récitant divinement élégiaque, et Peter Rose le plus profondément humain Père de famille qui puisse être, d’une bouleversante et éternellement biblique paternité. Seul Willliam Dazeley paraît un Joseph en retrait, qui serait digne n’était la hauteur de la confrontation. Le chœur, lui, s’envole en extases. Un enregistrement va suivre (LSO live), à ne pas manquer.

DISQUES : BERLIOZ LYRIQUE

BENVENUTO CELLINI
(Opéra en trois actes, version de Weimar ; direction Roger Norrington ; Orchestre de la radio de Stuttgart ; Chœur de la radio de Leipzig ; Cellini : Bruce Ford ; Térésa : Laura Claycomb ; Balducci : Franz Hawlata ; Ascanio : Monica Groop ; Fieramosca : Christopher Maltman ; le Cardinal : Ralf Lukas ; Hänssler Classic).
N’hésitons pas à le dire d’entrée : cet enregistrement de Benvenuto Cellini, si rare pourtant au disque, est une déception. Déception, car nous avions assisté, ébloui, à l’un des concerts de la tournée d’où résulte la présente gravure ; car nous plaçons Roger Norrington très haut, comme l’un des plus grands chefs d’orchestre actuels (le plus grand ?) ; car il s’agit, qui plus est, d’un des meilleurs interprètes parmi les plus fidèles qui soient à Berlioz. Pourquoi donc, alors ? D’abord parce qu’il est question ici de la version de l’opéra dite de Weimar, postérieure à la création parisienne, dépecée à l’instigation de Liszt en dépit du bon sens – soit trois quarts d’heure de musique supprimés ! (Pour tout savoir des diverses versions de Benvenuto, nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage Berlioz de B à Z chez Van de Velde.) On peut comprendre que pour un orchestre allemand, le chef ait tenu à s’inscrire dans une tradition du pays ; mais ainsi, à froid, hors du contexte passager d’un concert, ce choix devient indéfendable. Il est ensuite un autre écueil, presque aussi irrémédiable : une distribution internationale, certes, mais au style de chant français approximatif et sans les grandes pointures vocales qui en font quelquefois le mérite. Ne convainquent vraiment que les deux rôles principaux, essentiels il est vrai. Bruce Ford, ténor de tradition rossinienne, serait, n’était une prononciation parfois douteuse, presque un Cellini idéal : technique mixte parfaitement maîtrisée (ses deux airs !), legato souverain et phrasé élégant. Laura Claycomb lui donne une magnifique réplique, Térésa aux jolies notes filées. Les chœurs quant à eux témoignent d’aisance et d’acuité, mais avec les mêmes rudesses et déficiences que les seconds rôles. Reste, heureusement ! l’orchestre. Et là, le son inimitable, le miracle Norrington opère : ces instruments merveilleusement déliés, d’un timbre nettement individualisé mais toujours intégré à l’ensemble ; ces notes blanches, ces coups d’archets nets, sans vibrato (on sait combien le chef est intraitable, renouant de façon éloquente avec le style d’époque) ; cette rigueur métrique qui donne à chaque tempo sa juste place (l’Ouverture) et à chaque rythme sa valeur articulée (le Carnaval et les multiples ensembles si inextricablement enchevêtrés).
Une interprétation âpre, donc, réservée aux parfaits connaisseurs de l’œuvre, qui n’ignoreraient rien des vertus et lacunes de ses différentes options, et goûteraient mille détails qu’aucun autre enregistrement n’offre à ce point. Ceux qui simplement souhaitent aborder l’opéra se rabattront sur Nelson (pour la version originale, telle qu’en sa sublimité ; Virgin), pour ensuite se laisser séduire par Davis (pour l’élan irrésistible, en dépit de choix contestables ; Philips).

LA DAMNATION DE FAUST
(Légende dramatique en quatre parties ; direction Jean-Claude Casadesus ; Orchestre national de Lille ; Chœur philharmonique slovaque ; Faust : Michael Myers ; Méphistophélès : Alain Vernhes ; Marguerite : Marie-Ange Todorovitch ; Brander : René Schirrer ; Naxos).
Face à une rude concurrence et une multitude de Damnation laissées au disque, Jean-Claude Casadesus sort hardiment sa baguette du jeu. On apprécie sa direction sereine, franche et claire, pourvue d’un bel emportement sur la fin. L’Orchestre de Lille a accompli des progrès considérables ces dernières années, qui le situe désormais comme une excellente phalange, dont témoignent ses qualités d’homogénéité et de précision. Une belle couleur, en vérité ! Les chœurs slovaques ne déparent pas, d’une sonorité ronde et quand il le faut percutante, avec aussi un français correct. Le plateau appelle davantage de réserves. Michael Myers est un Faust de bonne technique mais d’incarnation mièvre – difficile de croire aux affres de son personnage goethéen ! Alain Vernhes aborde le rôle de Méphisto quelques années trop tard, sans la noirceur ni le mordant voulus, mais chante et dit bien. René Schirrer en épisodique Brander s’en sort honnêtement, sans plus. Seule Marie-Ange Todorovitch donne présence à son personnage, Marguerite au phrasé intense et délicatement projeté.
La discographie de la Damnation n’est certes pas bouleversée, mais voilà une version économique qui pourrait tenter ceux qui possèdent déjà Davis (Philips), Fournet (Lys ou Malibran Music) et Munch (RCA).

Pierre-René Serna

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