Discographie récente : Simon Rattle

, par  Pierre JAQUET , popularité : 9%

Dans un répertoire saturé d’excellentes versions, le chef britannique et ses musiciens berlinois tirent leur épingle du jeu avec goût, en misant sur un défilé d’images orchestrales.

Tel un ange malicieux, le chef aux boucles grises offre un subtil et opulent bouquet instrumental. Les parutions récentes, centrées bien évidemment sur le XIXe et la première moitié du XXe siècle, s’apprécient dans une lecture savamment allusive, qui, si elle témoigne d’une volonté de ne jamais gaspiller les moyens, n’en est pas moins riche, colorée et contrastée.

Le jeu des références
Plusieurs gravures se placent dans un jeu érudit de citations et de référencements d’images musicales. Dans cette série, la Symphonie Fantastique, de Berlioz, est la partition la plus ancienne. Le chef ne se préoccupe pas de lecture historique ou de travail avec les instruments anciens. Il est avec un orchestre moderne et il l’assume ! Mais les perspectives diachroniques ne sont pas absentes : en réalité, le maestro s’attache à mettre ces notes en perspective avec la suite de l’évolution de la musique, plutôt que de les présenter comme le produit d’un milieu ou d’un processus évolutif. D’un motif à l’autre, la progression est souvent épisodique, “à la Mahler“. La somptuosité sonore, mais aussi le grinçant de certaines portées, présagent Liszt ou Tchaïkovsky. Mais surtout Simon Rattle cherche à mettre en valeur la dimension onirique inhérente à ce texte : Certains segments semblent apparaître puis s’évanouir, telles des séquences cinématographiques en “fondu enchaîné“ [EMI 2 16224 0]
Comme placés à l’autre bout d’une splendide arche acoustique se situent les Tableaux d’une exposition de Moussorgsky/Ravel. Aux retentissements de certains instants répondent des motifs sarcastiques que ne renierait bien évidemment pas Chostakovitch. Tout cela est magnifiquement teinté, et s’apprécie véritablement en reflet de la symphonie du Français ; le mélomane perçoit là comme une suite de diapositives symphoniques, comme un groupe de toiles liées entre elles par un climat de rêve et surtout de remémoration. [EMI Avec la Symphonie n° 2 de Borodine EMI 5 17582].

Simon Rattle et l’Orchestre Philharmonique de Berlin

Le XXe siècle est surtout servi par trois symphonies de Stravinsky, et là encore le parallèle avec l’univers optique s’impose. Le trait est souvent nerveux, mais toujours précis. Le jeu des échos renvoie à cet art visuel et plastique qui, dans cette période, a fait exploser ses limites. Il y a de l’accidentel, du brisé et de l’anguleux. Mais, comme s’il avait un rétroviseur devant lui, le chef opère aussi d’étranges et fascinants rapprochements avec Joseph Haydn, en insistant fortement sur certains caractères néo-classiques constitutifs de cette production, et singulièrement dans la Symphonie en trois mouvements. [EMI 2 07630 0]

Un défi redoutable
On ne s’engage pas dans les symphonies de Brahms sans risque. Tant de versions somptueuses ont éclairé le répertoire. La mission du chef est délicate, car il doit, surtout en de telles circonstances, éviter la redite sans donner dans l’excentrique ni l’anecdotique. Dans une série aussi souvent enregistrée, la tâche est fort ardue. Globalement, le directeur choisit de privilégier le lyrisme plutôt que le dramatisme. On prétend que la Première Symphonie a été esquissée après la mort de Schumann ; plutôt que d’exprimer un pathos, la baguette dessine une nostalgie triste. Mais la partition, tend aussi, dans les deux dernières parties, vers une quête de la consolation.
Dans la Deuxième, la musique s’écoule tel un flux musical. Pour cette “pastorale“, les portées sont représentées dans une forme remémorative plus réconfortante. Tel un metteur en scène, Sir Simon fait défiler des paysages sonores chaleureux et apaisants, comme s’il s’agissait de servir un ballet aux tons poétiques. Ces dernières caractéristiques s’appliquent encore plus à la Troisième, une partition servie avec une grande économie des moyens, sans pour autant que ne manquent ni la tendresse, ni le lyrisme. Tout comme la Première, la Quatrième se place dans une recherche de la lumière. Toujours très esthétisant dans sa lecture, le maestro tend des ponts vers l’univers impressionniste... [EMI 2 67254 2]

Mahler : un tragique intériorisé
Un critique a dit que Mahler avait mis du temps à pouvoir évoquer ses sentiments après la mort de sa fille, et que la Neuvième symphonie révélait davantage ce traumatisme que le pressentiment de sa propre fin. La lecture des Berlinois paraît bien dans cette ligne sombre, accablée et parfois ricanante. Le premier mouvement est particulièrement inquiétant, douloureux. Jouée comme cela, la musique de ce compositeur témoigne d’une quête de soulagement et de rédemption, après cette étape tragique. Le deuxième morceau est grave, grotesque, “paysan“ dans le sens dérivé du terme. Mahler, privé de lumière, semble s’enfoncer dans le désespoir et le rictus. La partie suivante est dure, lourde, parfois heurtée, tandis que le Final est élégiaque et douloureux. Privé de transcendance, le compositeur, qui n’a pas trouvé son Graal, boit sa douleur jusqu’à la lie... Il serait toutefois faux de croire que les interprètes versent dans un pathétisme à bon marché ou dans le cliché facile. Le ton est toujours pudique, et si les sentiments s’expriment, il n’y a jamais d’excès ni de faute de goût. [EMI 5 01228]

Pierre Jaquet

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