Entretien : Philippe Béran

, par  Magali JANK , popularité : 8%

Pilier incontournable de la scène musicale genevoise, l’Orchestre de la Suisse Romande (l’OSR) fait non seulement vivre depuis de nombreuses années un héritage fabuleux à Genève et ailleurs, mais est aussi soucieux de le transmettre aux générations futures, en proposant notamment une grande palette d’activités au jeune public.

A la tête de cette entreprise pour la cinquième saison consécutive, Philippe Béran, physicien de formation, puis enseignant, dirigera et commentera des extraits des suites Nos 1 et 2 de Carmen, de Bizet le 7 mars au Victoria Hall. Rencontre.

Vous êtes actuellement le délégué jeunesse de l’OSR. Quel est votre cahier des charges à ce poste ?
Ma tâche principale consiste à construire et animer, en collaboration avec le Département de l’Instruction Publique (DIP), toutes les activités en direction du jeune public qui dépendent de l’OSR. Parmi ces activités figurent tout d’abord les Concerts Jeunes, réservés à tous les élèves du Primaire, du Cycle d’orientation ainsi que du Collège. Ils ont pour but d’initier les enfants et les jeunes adolescents à la musique classique, en complément de dossiers pédagogiques traités en classe. Ces programmes regroupent une vingtaine de concerts par année, soit plus de 15 000 élèves. Les concerts Prélude s’adressent, quant à eux, à un public plus large, plus particulièrement aux familles et aux jeunes, désireux de découvrir la musique classique. Par ailleurs, nous organisons également des Animations dans les classes genevoises, au cours desquelles les enfants sont encadrés par des musiciens de l’OSR, qui les familiarisent à un futur concert en organisant toutes sortes d’activités liées à l’œuvre (jeux autour des thèmes, chorégraphies, etc). Parallèlement, les Ateliers-Découverte permettent aux enfants de découvrir un instrument. L’élève pourra non seulement écouter, voir, toucher un instrument mais aussi en jouer. Quant aux musiciens participant à ces séances, ils sont ravis de transmettre leur passion et leur métier aux enfants. Les échanges sont très riches !

Quels sont les ingrédients essentiels pour qu’un concert fonctionne auprès du jeune public ?
Même si un orchestre de nonante musiciens reste fascinant pour un enfant, la musique classique a aujourd’hui malheureusement disparu de son environnement. Que se soit à la télévision ou à la radio, les concerts sont souvent diffusés à des heures inadéquates ou lors d’émissions mal adaptées aux enfants. Dans nos concerts, il s’agit donc de savoir comment adapter de manière convaincante un discours en fonction du public auquel on s’adresse, transformant chaque concert en nouveau challenge ! C’est pourquoi ces concerts sont animés et commentés de façon originale et ludique par le chef d’orchestre lui-même, et ne dépassent pas une heure. En effet, il est important d’opter pour des œuvres ou des courts extraits d’œuvres relativement accessibles aux enfants et d’en déceler ensuite les portes d’accès. Parler très peu est capital. Il suffit de souligner juste un aspect et la musique fait le reste, à condition bien sûr qu’elle soit d’une qualité irréprochable. Puis, il faut savoir qu’un enfant n’adhère jamais autant à ce que vous lui dites et à ce que vous faites que dans la mesure où il participe activement au concert. En apprenant par exemple un thème qu’il chantera avec l’orchestre pendant le concert, l’enfant en conserve ainsi une trace, qui n’appartient qu’à lui, de sorte que sa venue au Victoria Hall reste une expérience inoubliable. Ces concerts donnent l’occasion de découvrir des chefs-d’oeuvre du répertoire avec un grand orchestre symphonique dans un cadre agréable et détendu ! C’est formidable.

Qu’en est-il de Carmen de Bizet, dont vous dirigerez et commenterez quelques extraits en mars ?
Carmen est une des figures de proue de la littérature. Tiré d’une nouvelle éponyme de Prosper Mérimée (1845), le livret de l’opéra Carmen de Bizet narre le tragique destin d’une gitane, qui, à Séville dans les années 1820, séduit le brigadier Don José. Eperdument épris de la belle, celui-ci se fait déserteur pour la rejoindre. Mais Carmen s’éprend du torero Escamillo, pour le plus grand désespoir de Don José qui, par jalousie, finit par assassiner l’objet de son amour. Carmen est un des opéras les plus célèbres du monde, avec une histoire absolument ahurissante et une musique passionnante. Pour l’occasion, nous assisterons à une nouvelle collaboration entre l’Orchestre du Collège de Genève et les solistes de l’OSR, qui s’est déjà révélée par le passé être un grand succès. Les enfants et le public pourront chanter plusieurs thèmes, dont celui, célébrissime, du Toreador. Cette soirée sera un grand moment !

Philippe Béran

Le concert commenté n’est toutefois pas la spécialité de tout chef d’orchestre…
En effet, un concert de ce type fait appel à des inclinaisons spécifiques et exige une préparation particulière, différente d’un concert « classique ». Chaque chef d’orchestre n’est pas prêt à travailler différemment et certains auront tendance à privilégier plutôt la direction « pure ». Néanmoins, en tant que chef d’orchestre, il vous incombe une responsabilité majeure, me semble-t-il. Transmettre un héritage culturel vieux de huit siècles aux générations futures s’avère tout aussi important que la gloire personnelle. Pour ma part, ma formation et mon expérience d’enseignant m’ont énormément apporté dans cette démarche et s’avèrent par ailleurs être une excellente expérience pour l’apprentissage de la direction d’orchestre. Dans un orchestre, comme dans une classe, il faut très vite cerner les personnalités, afin de construire un discours fédérateur qui convienne à tout le monde.

Quelle est votre botte secrète pour captiver le jeune public ?
L’humour ! Les enfants associent généralement la musique classique à une musique sérieuse voire triste. En prenant le contre-pied de tout ce que peuvent imaginer les enfants, c’est-à-dire en ayant un discours humoristique et en utilisant des mots qui les étonnent, ils seront surpris de voir le concert déjà s’achever. N’oublions pas que la musique classique est aussi très gaie ! Manifestement, nous nous trouvons dans une période, où toute une tranche du répertoire a complètement disparu, notamment les opérettes, dans le répertoire lyrique. Malheureusement, on a tendance à privilégier les grands Verdi ou Wagner, la musique « sérieuse » en somme, un à priori sans doute hérité du XIXe – XXe siècle. Cependant, la musique est un ressort inouï pour rire, faire sourire et rendre la vie légère et agréable. Stimuler l’imagination d’un enfant me semble également essentiel, car celle-ci est une richesse intarissable. Elle l’est aussi chez l’adulte, même s’il a tendance à l’oublier ! (rires). Faire comprendre aux enfants que le processus créatif est un processus d’imagination est capital. Quand vous leur expliquez que l’orchestration et les couleurs musicales ont un sens, que l’alliage des timbres est inépuisable et qu’il fait partie de l’imaginaire, au même titre qu’un peintre qui combine ses couleurs, c’est très stimulant.

Propos recueillis par Magali Jank

Rens. 022 807 00 17 ou voir le site de l’osr ou le site de Philippe Béran
- Mercredi 7 mars à 19h. Carmen, de Bizet. Philippe Béran (direction et commentaires), Orchestre du Collège de Genève et solistes de l’OSR.
- Mercredi 21 mars à 19h. Concerto pour flûte de Michael Jarrell, création mondiale. Heinz Holliger (direction et commentaires), Emmanuel Pahud (flûte).

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