Genève : Edda Moser

, par  Martine DURUZ , popularité : 13%

La célèbre cantatrice allemande Edda Moser a répondu à quelques questions de Scènes Magazine au sujet du Concours de Genève et de la relève dans le domaine du chant lyrique international.

A l’heure de la transcription de cette interview, les résultats viennent de tomber. Le premier prix est attribué à la Hongroise Polina Pasztircsak, le deuxième à la mezzo coréenne Jung-Mi Kim et le troisième à la Française Marie-Adeline Henry.

L’entretien, qui s’est donc déroulé juste avant la finale, commence par un quiproquo. A la question : « Que pensez-vous du niveau des chanteurs cette année ? » elle répond : « Fantastique !  ». En fait elle donnait son avis sur la qualité du jury ! Tous, dit-elle, sont des spécialistes, qui connaissent les voix, les exigences de la carrière et les difficultés que peuvent engendrer dans le futur certains défauts techniques ou certaines insuffisances artistiques. Mentionnons donc ici la brochette d’experts qui a particulièrement impressionné la cantatrice : Simon Estes (président), Maria Diaconu, Laszlo Polgar (chanteurs), Menno Feenstra (chanteur, professeur, musicologue et producteur), Christian Ivaldi (pianiste soliste et accompagnateur), Hugues Gall (directeur de théâtres), Tobias Richter (directeur actuel du Grand Théâtre) et Martin Engstrom (agent artistique et organisateur de concerts et festivals). Edda Moser évoque avec reconnaissance l’accueil généreux et chaleureux réservé aux officiels.

Edda Moser
Photo Bertrand Cottet

Candidats
En ce qui concerne les jeunes chanteurs, Edda Moser est moins dithyrambique. Les Coréens notamment, qui représentent la majorité des candidats entendus à Genève, sont loin de la convaincre. Ils apprennent comme des perroquets, dit-elle, en écoutant des disques et en imitant leur professeur. On peut même deviner si le professeur en question est jeune ou vieux. Dans le second cas, ils vont jusqu’à restituer le chevrotement de leur modèle ! Le problème, c’est que les gens se laissent impressionner par la beauté de leur instrument, sans remarquer qu’ils n’ont aucune idée du sens de ce qu’ils interprètent. De plus ils n’ont pas de résistance nerveuse, ce qui a contribué à décourager les imprésarios. S’ils ne trouvent pas d’engagement après avoir dépensé des fortunes pour parfaire leur formation en Europe, ils rentrent chez eux et commettent parfois un acte désespéré. Le taux de suicide en Corée est l’un des plus élevés du monde.
En Allemagne en revanche, il n’y a plus de belles voix. Pas un seul concurrent de ce pays cette année. Dans le cadre de son enseignement à Cologne, elle remarque de bons éléments, mais rien d’exceptionnel, pas de personnalités marquantes. La médiocrité règne. Les jeunes sont aujourd’hui trop exigeants et manquent de réalisme et de modestie. Mais ils ont peut-être des circonstances atténuantes : ils n’ont plus de modèles, et , de leur côté, les metteurs en scène, souvent des malades, ne facilitent pas le développement harmonieux des artistes, pas plus d’ailleurs que la majorité des chefs, qui ne connaît pas le fonctionnement de l’organe vocal. De plus certains professeurs encouragent des élèves qui n’ont pas les dons nécessaires pour réussir dans ce métier impitoyable.
Edda Moser regrette le temps où les grands avaient une signature musicale reconnaissable après quelques notes seulement. Elle cite Christa Ludwig, Mady Mesplé, Dietrich Fischer-Dieskau… Cependant, à cette époque, certains problèmes existaient déjà. Elle-même, mal conseillée et déçue par ses maîtres, s’était résolue à travailler seule. Aujourd’hui elle ne ménage pas ses efforts avec les élèves disciplinés et sérieux. Elle est positive et encourageante et tente de leur faire acquérir une technique à toute épreuve. Seule la paresse la fait sortir de ses gonds. Elle tient à leur inculquer quelques principes de base : il faut être inattaquable. Les femmes doivent prendre grand soin de leur apparence, jouer de leur féminité tout en gardant une certaine distance. L’enseignement aux hommes est plus simple ; les femmes sont moins souples, et physiquement, plus vulnérables.

Premier Prix Chant : Polina PASZTIRCSÀK

Si elle est un peu nostalgique d’une époque où les chanteurs régnaient en maîtres et n’avaient pas à lutter contre les lubies des metteurs en scène, Edda Moser dit ne pas être amère pour autant. Elle ne perd pas l’espoir de découvrir les talents de demain : elle leur apprendra que l’art est ce qui doit passer avant tout, et l’art demande des sacrifices.

Masterclasses
Pour Edda Moser, les cours de maître ont une utilité indiscutable. Les participants viennent surtout avec l’intention d’obtenir un diagnostic. Il n’est évidemment pas possible de changer grand chose en trois jours ; elle ne peut que donner son opinion sur les qualités et défauts des chanteurs. S’ils le souhaitent, certains pourront entreprendre un réel travail avec elle à Cologne.

Anecdote
Le 9 novembre à 19h, le public du Conservatoire venu pour assister au récital 2
apprend que le début de la soirée est retardé d’une demi-heure parce que Polina Pasztircsak ne chante pas. A peine installés sur leur fauteuil, les spectateurs sont informés que finalement Madame Pasztircsak chantera, en dernière position. Que s’est-il passé entre les deux annonces ? Edda Moser nous le révèle : A son arrivée, elle apprend la défection de la jeune Hongroise, qu’elle découvre désespérée et soi-disant quasi aphone dans un coin. Frau Moser en a vu d’autres. Elle entraîne la malheureuse dans une salle de répétition, lui fait exécuter quelques exercices… et la voilà rétablie et prête à passer l’épreuve. La suite, vous la connaissez. Espérons que le lendemain de la finale, Edda Moser a reçu un gros gros gros bouquet de fleurs !

D’après des propos recueillis et traduits par Martine Duruz

Voir en ligne : Concours de Genève

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