Nouveautés EMI : Tout Chopin

, par  Eric POUSAZ , popularité : 11%

Il y a deux cents ans naissait Frédéric Chopin. Pour fêter dignement cet anniversaire, EMI propose un coffret regroupant toute l’œuvre du compositeur  : non seulement les partitions réservées au piano, mais également la musique de chambre, les mélodies et, bien sûr, les quelques ouvrages écrits pour le piano et
l’orchestre.

Le choix des interprètes peut surprendre à première vue. Bien des noms sont peu connus ici en dehors des cercles d’initiés et font craindre une compilation de deuxième ordre. Pourtant, il serait faux de rejeter ce coffret au prétexte qu’il contient peu de documents gravés par des monstres sacrés. Garrick Ohlsson, par exemple, qui se taille la part du lion avec les deux Concertos et les intégrales des Préludes op. 28, des Nocturnes et des Polonaises, est le premier Américain à avoir remporté le fameux Concours Chopin de Varsovie dans les années 70. Ses interprétations ne se caractérisent pas par les excès auxquels nous ont habitués les jeunes loups du piano actuel ; les tempi sont plutôt mesurés, les fourchettes de nuances retenues, et les rubatos d’ampleur plutôt modeste. Mais peu de solistes de renom peuvent se targuer de faire mieux que lui en matière de structuration interne, d’étagement des diverses voix du discours ou de précision dans le toucher. Sous ses doigts, Chopin perd un brin de son romantisme exacerbé mais apparaît comme le digne successeur des grands Allemands du début du siècle dont on sent la présence en arrière-plan tout en prenant parfaitement la mesure de la nouveauté d’un langage qui témoigne d’une liberté exaltante face aux dogmes de la tradition. Lorsqu’on dit que Chopin a inventé le piano moderne, l’on peut se référer à une telle interprétation pour en démonter les divers mécanismes avec éloquence.
Leif Ove Andsnes
Autre artiste peu connu fort bien représenté dans ce florilège : le virtuose anglais Ronald Smith à qui sont confiées les Mazurkas et les Ecossaises. Ses approches scrupuleuses des Mazurkas, en lesquelles plusieurs admirateurs de Chopin veulent voir comme un journal intime qui aurait accompagné le musicien polonais en exil jusqu’à la fin de ses jours, s’écoutent difficilement à la suite car le jeu manque de variété, voire d’impétuosité. Dans ce survol de pages dont beaucoup restent peu connues, un Nikita Magaloff ou un Arthur Rubinstein ont su donner du génie de Chopin une image bien plus roborative. A seconde écoute, cependant, le jeu de Ronald Smith exerce une subtile fascination sur l’auditeur par sa recherche de l’effet minimum qui fouille l’expression dans l’infiniment petit. Quelques notes subitement murmurées, un accord qui tarde un peu ou un rythme légèrement déséquilibré en disent parfois plus sur le message secret d’une de ces miniatures que l’emportement visant à redonner à ces pages leur caractère de danse folklorique paysanne.

Trésors
Quelques trésors fameux se retrouvent dans ce coffret : les Etudes gravées par Andrei Gavrilov, un pianiste qui s’est fait rare de nos jours et ne se produit plus depuis qu’il s’est installé en Suisse après ses divers démêlés avec la police russe : avec une apparente tranquillité qui semble exclure toute fougue inutile, le pianiste détaille chaque invention de ces pages merveilleuses où le projet pédagogique disparaît rapidement derrière l’instabilité d’une imagination musicale prophétique, bien en avance sur l’esprit du temps. On retrouve également avec plaisir les Valses gravées par Agustin Anievas avec une perfection formelle qui ne masque jamais la profondeur sous l’élégance parfois presque factice de ces pages.

Daniel Barenboim
© Sheila Rock

Les deux dernières Sonates ainsi que les quatre Ballades et les quatre Scherzos sont confiés à une Cécile Ousset qui reste plutôt en retrait, comme si elle craignait de renforcer les préjugés d’un auditeur qui serait d’abord à la recherche d’une musique agréable à l’oreille : tendues, austères jusqu’à en paraître parfois grises, ses interprétations ne livrent leurs secrets que peu à peu mais réservent moult surprises de choix à un public qui sait s’immerger dans cet univers aux couleurs d’aquarelle légèrement passées. Leif Ove Andses revisite la Première Sonate avec un aplomb qui magnifie une partition que l’on a tendance à considérer à tort comme mineure alors que les contributions mineures (par leur ampleur !) de Claudio Arrau, Daniel Barenboim, Paolo Bordoni, Alexis Weissenberg ou Danielle Laval ne laissent pas un souvenir impérissable.

Point faible
Seul point véritablement faible de l’entreprise : les 17 Mélodies de l’op 74 enregistrées en 1955 par Eugenia Zareska dans un style qui passe mal la rampe aujourd’hui. Les quelques pages de musique de chambre font elles aussi pâle figure, mais sans déparer aucunement le coffret. Il faut dire que le manque d’intérêt de ces enregistrements tient peut-être autant à un compositeur peu inspiré qu’à ses interprètes d’un soir…

Eric Pousaz

1 coffret EMI de 16 CDs avec notes succinctes en anglais, allemand et français, vendu au prix approximatif de 65.—

Brèves Toutes les brèves