Bâle : “Jeanne d’Arc“

, par  Eric POUSAZ , popularité : 27%

Le Théâtre de Bâle termine en beauté sa saison lyrique avec une interprétation quasiment parfaite de l’oratorio scénique de Honegger, Jeanne d’Arc au bûcher, créé à Bâle en version de concert le 25 mai 1938 sous la direction de par Paul Sacher.

La musique est servie royalement par le chœur du Théâtre auquel s’adjoignent les enfants de la Knabenkantorei de Bâle. Passant avec aisance du chuchotement des premières minutes aux cris joyeux de la scène populaire, les choristes éblouissent par un art de la nuance d’une plasticité exceptionnelle, une prononciation qui rend la majeure partie du texte parfaitement audible et une cohésion dans les voix de chaque registre qui permet à chaque groupe de chanteurs de se fondre dans la masse sans rien perdre de son profil propre. De ce fait, la texture exceptionnellement dense des interventions chorales reste-t-elle parfaitement lisible.
Le Sinfonieorchester de Bâle est non moins grandiose. Sous la direction d’une précision quasiment chirurgicale de Cornelius Meister, les musiciens donnent à entendre chaque séquence instrumentale avec un souci de clarté et de dynamisme qui rend toujours justice à la conception si originale de ce véritable puzzle musical. Les tutti ne sont pas tonitruants, les passages ‘jazzy’ ou franchement populaires s’insèrent naturellement dans un univers sonore dont chaque péripétie paraît nécessaire à l’évocation des diverses stations de la vie de Jeanne.

Les chanteurs, figurants et acteurs sont non moins impressionnants. Dans le rôle parlé et psalmodié de Jeanne, Marianne Denicourt trouve le juste milieu entre le pathos et la banalité presque commune de ses interjections dans les moments où elle perd subitement pied devant l’incompréhension dont elle est victime. Sébastien Dutrieux, dans le rôle parlé de Frère Dominique, est ambigu à souhait, et sa voix magnifiquement timbrée s’écoute comme un parlando chanté même dans les moments les plus triviaux. La voix aérienne mais prenante d’Agata Wilewska (La Vierge) et celle, plus lyrique et charnue de Mardi Byers (Marguerite) font contraste avec le timbre grave et profond de Rita Ahonen en Catherine. Le ténor véhément, clair et percutant Karl Heinz Brandt dote le personnage de Porcus d’une présence idéalement forte dans ce seul rôle masculin vraiment important de l’oratorio.

David Hermann, dans le décor superbe de Christoph Hetzer, conçoit une mise en scène pour le moins déroutante au départ. Le lieu de l’action est un parc public, éclairé par un néon glacial planté devant un téléphone public et une construction en bois circulaire qui évoque une gigantesque vespasienne. Les personnages, habillés de costumes contemporains, se fourvoient dans ce lieu inhospitalier sans raison apparente. Jeanne se mêle aux autres sans attirer l’attention, car elle est habillée d’un costume assez austère qui n’évoque en rien l’habituelle tunique blanche déchirée ou la présence de chaînes qui entraveraient ses mains. De fait, elle est prisonnière d’un monde contemporain inculte et immoral, obsédé par la recherche du plaisir immédiat. Porcus apparaît sous les traits d’un vacancier qui, en compagnie de ses enfants, se grille quelques saucisses de porc (!) sur un engin portatif. Puis les figures de notre monde contemporain (SDF, employés de voirie, foule de travailleurs pressés, jeunes zazous branchés) se succèdent, manifestant tous une égale indifférence aux exigences d’une Jeanne proclamant haut et fort que ses chaînes sont son amour de la vérité et sa quête de l’absolu. Ainsi, le metteur en scène nous confronte-t-il subrepticement à l’image d’une société dans laquelle le spirituel est banalisé à tel point qu’il n’a même plus à être nié. Si Jeanne meurt, c’est donc bien parce qu’elle le souhaite ; aussi son trépas ressemble-t-il plus au suicide d’une désespérée qu’à l’exécution d’une jeune sainte martyre. On ne saurait actualiser le propose de Claudel et Honegger avec plus de pertinence… (à voir jusqu’à la fin du mois de juin)

Eric Pousaz

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