Chorégies d’Orange : Beaux moments

, par  François JESTIN, François LESUEUR , popularité : 19%

Nouveauté cette année au théâtre antique : une toiture ajoutée au-dessus de la scène. Très haute perchée, cette structure d’aluminium et de verre, qui a pour fonction la protection du monument classé contre l’épreuve du temps et les agressions dues aux intempéries, ne modifie apparemment en rien l’exceptionnelle acoustique du lieu.

Les Chorégies 2006 démarrent avec deux représentations d’Aida, données à guichets fermés. Le spectacle est globalement de bon niveau, mais n’est enthousiasmant qu’à de trop rares moments, la faute certainement en partie à la direction musicale. Michel Plasson, grand défenseur du répertoire français, ne trouve visiblement pas ici la pulsation verdienne, qui aurait donné relief, dynamisme et vitalité à la partition d’Aida.
Sous sa baguette, l’Orchestre National de Lyon – d’une excellente qualité au demeurant – ne délivre pas de tension dramatique constante, en raison en particulier du choix de tempi très lents. A de nombreux moments, le rythme semble être exagérément ralenti, comme dans l’air d’entrée de Radamès ou la confrontation Aida – Amnéris. Du côté vocal, un nom sur l’affiche attire les foules : celui de Roberto Alagna, dont on pouvait se demander si les moyens étaient bien adéquats au rôle de Radamès. On reste dubitatif à l’issue de la soirée : le timbre est somptueux dans le medium, et la ligne de chant bien conduite et stylée, mais quelques graves sont carrément laids, certains aigus tirés, et deux ou trois mini-couacs viennent confirmer le problème.

« Aida »

Souhaitons-lui toutefois bonne chance pour l’ouverture de la Scala le 7 décembre prochain dans le même rôle. Le baryton-basse coréen Seng-Hyoun Ko (Amonasro) impose dès son entrée en scène une présence et un volume vocal impressionnants, qui lui permettront d’ailleurs d’égaler Alagna à l’applaudimètre final. Belle prestation d’Orlin Anastassov (Ramfis), alors que l’autre basse Daniel Borowski (le Roi d’Egypte) fait preuve de manques criants de justesse. Côté féminin, la soprano noire américaine Indra Thomas fait forte impression dans le rôle d’Aida. Sa silhouette nous rappelle celle de Jessye Norman, et les moyens sont imposants avec des aigus amples, des piani filés, des graves soutenus…, l’émotion passe par la beauté de son timbre, la chanteuse pouvant toutefois encore progresser surtout sur le plan stylistique. A ses côtés, la mezzo Marianne Cornetti (Amneris) fait figure de bonne titulaire du rôle, sans avoir le volume ni la projection qui la feraient passer dans la catégorie supérieure.
Le metteur en scène Charles Roubaud, qui a déjà produit une Aida aux Chorégies de 1993, choisit en 2006 un traitement beaucoup plus dépouillé et sobre, presque en noir (les Ethiopiens) et blanc (les Egyptiens). Très peu de décors sur scène, le principe directeur étant de rendre le mur romain plus égyptien que d’ordinaire : statue d’Auguste murée (provisoirement on espère !), quelques touches de chapiteaux doriques et colonnes papyrus. Roubaud a aussi recours à des projections vidéo, et le résultat n’est pas toujours probant : le spectateur distingue sans peine les hiéroglyphes, croix coptes, ou drapeaux flottants, mais d’autres séquences restent totalement incomprises (problèmes techniques ?). Un beau moment à retenir dans cette production finalement assez peu marquante : la « marche » triomphale de Radames en bateau, des figurants portant proue, rames et poupe, et esquissant ainsi une lente remontée du Nil.
Verdi : AIDA : le 11 juillet 2006

François Jestin

Lucia de Lammermoor
Lucia di Lammermoor n’avait pas été programmée aux Chorégies d’Orange depuis 1997. Interprétée avec courage et talent par la soprano italienne Patrizia Ciofi, cette production a remporté un très bel accueil.
Moins d’un mois après l’Aida de Verdi qui réunissait Roberto Alagna et Indra Thomas, le Festival d’Orange proposait Lucia di Lammermoor de Donizetti, avec en vedette Patrizia Ciofi et Rolando Villazon, tous deux sous contrat avec le label Virgin. La majesté de ce théâtre antique de plein air à l’acoustique exceptionnelle est bien connue, mais son immensité aurait pu s’avérer néfaste à la voix plutôt mince de la cantatrice. Or, sa discipline, son endurance et son engagement ont eu raison des dimensions gigantesques de ce plateau à ciel ouvert, comme l’a prouvé la splendide ovation qui a salué son étreignante incarnation. Ciofi, qui faisait ses débuts à Orange, a donc remporté un défi et offert au public une prestation de très haut niveau dans un lieu bien plus exposé que ne pourrait l’être un théâtre fermé. Son affinité avec ce répertoire n’a échappé à personne. Sa connaissance des règles du bel canto (sérénité du legato, longs phrasés expressifs, sens de la coloration et des nuances, qualité de l’ornementation, de la projection et du style), à laquelle viennent s’ajouter son intelligence du texte et une précieuse culture musicale, font tout le prix de ce portrait de femme, écartelée entre la passion qui l’anime et l’obéissance qui lui est imposée. Son errance finale, toutes voiles au vent, matérialisée par cet impossible dialogue avec l’au-delà et les assauts répétés de la flûte vers l’aigu, a déclenché l’enthousiasme, malgré un contre mi-bémol vacillant. Neuf ans après la terne prestation de Kathleen Cassello, Patrizia Ciofi a donc su redonner à cette musique et à ce personnage hors norme, toutes ses lettres de noblesse.

« Lucia di Lammermoor »

A ses côtés Rolando Villazon, manifestement épuisé par une saison éreintante et des emplois trop lourds, s’est montré très en deçà des nos attentes. Timbre émacié, justesse relative, registre aigu rétréci, manque d’énergie, ne lui ont pas permis d’habiter Edgardo comme nous l’espérions. Cette recherche d’économie a été profitable, quoique de courte durée, le ténor mexicain montrant un peu plus de vaillance dans la première partie de sa scène finale ; c’est peu.
Souhaitons que ce passage à vide soit pris au sérieux et rapidement traité. Roberto Frontali, Enrico convenu et sans histoire et Roberto Scandiuzzi, Raimondo chanté avec une réelle désinvolture, complétaient cette distribution, à laquelle était également associée la mezzo-soprano canadienne Marie-Nicole Lemieux, sous–employée en Alisa, placée sous la direction respectueuse, mais sans éclat de Marco Guidarini, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Nice. Le spectacle enfin, minimaliste, conçu par Paul-Emile Fourny pour être vu de loin et pouvoir passer sans difficulté à la télévision française (en léger différé sur France Télévision), n’appelle aucun commentaire. Nous savons tous qu’Orange est un festival populaire qui n’a jamais été un haut lieu de la mise en scène et que cette manifestation a toujours privilégié la musique et le chant, pour le plus grand bonheur du public. Verdi et Puccini seront à l’affiche de l’édition 2007 avec Il Trovatore et Madama Butterfly.

François Lesueur

Voir en ligne : Chorégies d’Orange

Brèves Toutes les brèves