Entretien : Laurent Naouri

, par  François LESUEUR , popularité : 13%

Baryton recherché pour ses interprétations fouillées et sa grande musicalité, Laurent Naouri est aujourd’hui un spécialiste de la musique française. Au programme de ce mois d’avril un concert le 3 avril à Genève au Victoria Hall avec Jean Duroyer et deux concerts très attendus de Pelléas et Mélisande de Debussy au TCE, les 15 et 17 avril, dirigé par Louis Langrée avec Simon Keenlyside et Natalie Dessay. Rencontre.

Bien que vous chantiez en russe en anglais et en italien, le répertoire français occupe une place prépondérante dans votre carrière. Le souhaitiez-vous ou est-ce un heureux concours de circonstances ?
Chaque chanteur a la chance d’avoir un rapport direct avec sa propre langue, ce qui le conduit par essence à privilégier la musique de son pays. On a beau travailler avec application les langues étrangères, nous n’avons jamais autant de sensations fines que dans notre langue maternelle ; il est donc naturel que chaque chanteur s’y intéresse, surtout si le répertoire est suffisamment riche, ce qui est le cas en France. Si les américains ne devaient chanter que le répertoire anglo-saxon ils seraient un peu à l’étroit. Mais attention je n’ai jamais souhaité me cantonner dans le seul répertoire français.

Vous avez la chance de pouvoir alterner le baroque, l’opéra-comique et le grand opéra dans votre langue maternelle : outre le style qui caractérise chacun de ces répertoires, quel travail particulier sur la langue vous demandent-ils ?
Je ne me pose pas la question, sauf dans le cas de la musique baroque que je chante assez peu ; dans ce cas je dois retrouver une certaine façon de lier les mots entre eux, mais ce réflexe revient rapidement car l’interprète est soumis à un certains nombre de codes propres au baroque. Certains sons doivent être émis sur une dissonance et ne pas être vibrés, les nasales doivent être allongées par rapport aux voyelles pures : c’est subtil. Quoiqu’il en soit la langue doit toujours être compréhensible, même si je ne recherche pas la reconstitution historique.

On a souvent reproché aux chanteurs français de ne pas être toujours idiomatiques dans leur propre langue à quelques exceptions près. Qu’est-ce qui la rend si difficile ?
Je ne sais pas si l’on peut dire cela, au contraire à force d’être obsédé par la clarté de la prononciation, on oublie souvent d’ouvrir la voix et le son devient pointu. Le chant français a souffert d’un manque de rondeur. A mon sens on comprenait trop les interprètes. Il s’agit également d’un phénomène de mode assez inexplicable. Le reproche fait aux chanteurs français portait plutôt sur le fait qu’ils ne possédaient pas de voix rondes et avaient des aigus difficiles. En revanche leur articulation a toujours été excellente. Mais la langue française est paresseuse en raison de sa position et d’un voile du palais assez bas, sauf dans le sud où l’on projette davantage. Le français est devenu nasal, ce qui se retrouve dans l’émission vocale. Il faut donc parvenir à donner du relief à une langue qui n’en a pas, avec les recettes d’une autre langue, ce qui n’est pas toujours facile.

Laurent Naouri
© DR

Parmi les rôles que vous chantez régulièrement on trouve celui de Golaud dans Pelléas et Mélisande que vous interpréterez en avril au TCE, là où en 2000 vous débutiez en compagnie d’Anne-Sophie von Otter, de Wolfgang Holzmair et de Bernard Haitink. A votre avis pourquoi ce personnage vous va si bien ?
Je n’en sais rien. Il m’a permis en tout cas d’être engagé aux États-Unis. Ce rôle tombe bien dans ma voix, le personnage me touche et je pense que mon imagination me permet de varier le discours. Je l’ai beaucoup chanté depuis 2000 parce que certaines personnes m’y ont trouvé intéressant et plus l’on chante un rôle, mieux on le comprend.

Vous avez chanté Golaud avec de nombreux chef d’orchestre et l’avez joué dans plusieurs mises en scènes dont celle de Laurent Pelly que vous côtoyez depuis 1997. Qu’est-ce qui a changé dans votre conception en dix ans ?
Je ne parle jamais de conception, mais de rencontre. J’essaie depuis toutes ces années de ne pas perdre le dire et de gagner dans le chant, en cherchant plus de ligne là où je peux en trouver. Mais si cela va contre une option de mise en scène, je m’en écarte. Il y a beaucoup de manières d’aborder Golaud, en méchant, en victime... A Berlin Marco Arturo Marelli m’a demandé d’arriver comme si j’étais ivre avant Absalon et de faire la scène devant tout le monde. Le fait d’être dans l’exhibition a profondément modifié ma manière d’être.

Non content de jouer fréquemment avec Pelly vous retrouvrez votre épouse pour ces deux concerts au TCE dans le rôle de Mélisande. Avez-vous le sentiment de pouvoir aller plus loin avec elle que vous ne l’oseriez avec une autre collègue ?
Franchement cela dépend du talent de la collègue ; j’ai adoré le faire avec Natalie mais j’ai eu de belles surprises et éprouvé de belles émotions avec d’autres. A chaque fois j’ai trouvé des choses, la dernière à Berlin était une toute jeune tchèque qui m’a renvoyé ma peur et je me souviens encore du regard pénétrant de Véronique Gens.

Parallèlement à l’opéra vous chantez également la mélodie : pouvez-vous nous parler de votre concert suisse du 3 avril avec Jean Deroyer et de son programme consacré à Poulenc, Ravel et Ibert ?
Tout est parti des cycles autour de Don Quichotte que je n’avais jamais chanté ensemble au concert avec un orchestre de chambre. J’aime beaucoup le contact avec les musiciens. Ibert demande de reconstituer une "hispanité" et son écriture nécessite beaucoup d’imagination ; le premier morceau doit évoquer une guitare qui improvise. Il n’y a pas vraiment de difficulté vocale : il faut de la concentration et du respect. Ravel demande plus de technique, d’être en phase avec les musiciens dans la chanson à boire.

Comment êtes-vous entré en contact avec la mélodie française ?
J’ai du chanter la première fois L’invitation au voyage à la demande de mon professeur et je me souviens n’y avoir rien compris. Plus tard j’ai eu envie de dire des choses et j’ai enregistré Poulenc. J’ai rencontré Jacques Leguerney avant sa mort et ai eu beaucoup de plaisir à interpréter quelques unes de ses mélodies. Je voudrais également revenir à Roussel.

Parmi vos prochaines prises de rôles trouve-t-on des ouvrages français et si non quels sont ceux que vous aimeriez aborder ?
Le grand prête de Samson et Dalila à Berlin, mais pour le reste, il ne s’agit que des reprises. J’aimerai bien aborder Thaïs, Hérodiade. Ah j’oubliais, il y aura Médée de Charpentier avec Emmanuelle Haïm, mais les rôles qui l’entourent sont, il faut bien le dire, décoratifs.

Propos recueillis par François Lesueur

Article publié dans Scènes Magazine

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