Entretien : Solenn’ Lavanant-Linke

, par  Anouk MOLENDIJK , popularité : 13%

Rencontre avec une jeune chanteuse prometteuse, issue des Conservatoires de Genève et de Lausanne, étudiant aujourd’hui à l’Opéra-Studio de Bâle. Souvent présente sur les scènes locales, on pourra l’écouter en avril dans le rôle de l’Enfant dans L’Enfant et les Sortilèges de Ravel, à l’Opéra de Lausanne.

Alors que vous aviez commencé des études de gravure à Paris, comment et pourquoi en êtes-vous venue au chant ?
J’ai en effet commencé mes études des Beaux-Arts à Paris. Il y avait beaucoup de concerts donnés dans une église à côté de l’école et j’ai été invitée par un ami à aller en écouter un. Je n’avais jamais vu d’opéra avant mes dix-neuf ans, et quand j’ai entendu la chanteuse, ça m’a tellement touchée que j’ai été émue pendant toute la durée du spectacle. Je suis retournée une seconde fois, et ça m’a fait le même effet. Je me suis dit que je devais aussi essayer de chanter. J’avais déjà beaucoup chanté, du jazz, de la chanson à texte, mais jamais de l’opéra.

Solenn’ Lavanant-Linke sera “l’enfant“

L’émotion est donc venue de l’écoute et non pas d’un travail vocal préalable…
Exactement. J’ai alors laissé mes études d’art, j’ai voulu me consacrer uniquement au chant, j’ai fait quatre années dans un conservatoire d’arrondissement à Paris, et puis je suis venue à Genève. J’ai étudié avec Danielle Borst, Gilles Cachemaille, et j’ai ensuite rencontré le professeur avec qui je travaille toujours maintenant, Gary Magby, à Lausanne. Maintenant je fais partie de l’Opéra Studio de Bâle. Cette formation permet d’apprendre le métier tel qu’il est en réalité, de pouvoir répéter un rôle pendant la journée et le soir donner une représentation d’un autre rôle, ou encore d’être cover… On apprend ainsi l’endurance.

Vous allez bientôt chanter L’Enfant dans L’Enfant et les Sortilèges de Ravel, rôle qui évolue autour d’une pléiade d’objets et d’animaux fantastiques. Comment pourrait-on le définir ?
Je ne pourrais pas dire que je le définis d’une façon ou d’une autre, c’est pour moi une sorte d’emblème de l’enfance. Je l’aborde surtout par rapport aux informations que me donnent les autres personnages, qui nous disent ce qu’il a fait exactement, jusqu’où a été sa cruauté… Après, pour le début où il dit qu’il n’a pas envie de faire ses devoirs, il n’y a pas besoin de réfléchir à un stéréotype : on peut se rappeler quand on n’avait pas fait nos devoirs ou qu’on n’avait pas envie de les faire !

Symbole de l’enfance mais en même temps personnage poreux, qu’on ne lit quasiment que par les autres. Comment lui donner une voix ?
J’ai participé à des congrès sur les neurosciences, qui expliquaient l’influence de l’imaginaire sur la couleur de la voix. Une voix, ce n’est pas qu’une technique, c’est aussi un art, et cette dimension est donnée par l’imaginaire et toutes les couleurs qui arrivent par la voix. A moins que le metteur en scène me demande des intonations spéciales, je vais juste laisser ma voix trouver les couleurs par rapport aux situations et au texte que je dis. Si on réfléchit trop à la couleur que l’on veut donner, cela donne quelque chose d’artificiel.

Et quelles sont les spécificités de la tessiture de ce rôle ? Est-elle en accord avec le personnage ?
C’est une tessiture parfaite de mezzo-soprano. Comme c’est dans le médium, on peut vraiment parler. D’autres personnages, comme la Princesse et le Feu, sont plus lyriques. Chez l’Enfant, il y a des moments parlés, des cris… C’est déjà de la mise en scène ! C’est une tessiture qui n’est pas tendue, donc propice à faire passer le texte. Il y a dans cet ouvrage tout l’éventail d’expression possible. Le texte et la musique font partie d’un tout, il n’y a jamais quelque chose qui vient avant l’autre.

« L’Enfant et les Sortilèges » avec Solenn’ Lavanant-Linke et Benoît Capt
© Marc Vanappelghem

Quelles sont les portées du texte de cette œuvre ?
On ne voit pas l’enfant comme dans d’autres opéras ou encore dans notre société actuelle, comme emblème de pureté. Dans cette œuvre, on montre le côté pervers que l’on peut avoir à cet âge. Mais cette cruauté gratuite reste liée à une certaine forme d’innocence, car l’enfant ne prend pas forcément conscience du mal qu’il fait, cela fait partie de sa découverte du bien et du mal. La cruauté fait partie de son évolution.

La découverte de sa cruauté dans cette œuvre vient par le fantastique, car si les objets et animaux ne se révoltaient pas, il ne prendrait pas forcément conscience du mal. Et on a une sorte de rédemption finale lorsqu’il sauve l’écureuil.
C’est vrai. Mais je pense que cette fin représente sa possibilité d’être aussi bon, plus qu’un acte de rachat, un “salut“ chrétien. Il y a aussi du bon en lui. Je pense qu’il a quand même conscience du mal qu’il fait : lorsque la chauve-souris lui dit qu’il a tué sa compagne, il dit qu’il le sait très bien. Il agit par pulsions. Je lis en ce moment la Psychanalyse des Contes de Fées, de Bruno Bettelheim, qui pose un certain nombre de questions en rapport avec l’œuvre. On peut voir cette histoire comme une allégorie du cheminement que fait l’enfant.

Connaissez-vous certaines personnes de l’équipe avec laquelle vous allez travailler ?
J’ai deux très bons amis qui seront là ! Je me réjouis déjà de retravailler avec eux : je l’avais déjà fait dans le cadre du Conservatoire et du Grand Théâtre de Genève.

Quels projets avez-vous après L’Enfant et les Sortilèges ?
Au mois de mai, je ferai mon premier Cherubino des Noces de Figaro au Théâtre de Bâle.

Propos recueillis par Anouk Molendijk

« L’Enfant et les Sortilèges », Fantaisie lyrique en 2 parties de Ravel, livret de Colette, version de chambre pour quatuor de Didier Puntos. Direction de Didier Puntos, mise en scène par Benjamin Knobil, avec Solenn’ Lavanant-Linke, Liliana Faraon, Julie Martin du Theil, Alexandre Diakoff… Salle Métropole :Ve 16 avril 19h, Sa 17 avril 17h, Di 18 avril 17h, Me 21 avril 15h et 19h.

Voir en ligne : Opéra de Lausanne

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