Zurich & Bâle : Scènes lyriques

, par  Eric POUSAZ , popularité : 13%

Alors que les théâtres lyriques de Suisse romande semblent vouloir faire l’impasse sur la musique dramatique de Haendel - à quand remonte donc la dernière mise en scène d’un de ses quarante opéras sur les bords du Léman ? - les institutions de Suisse alémanique se font fort d’explorer avec régularité cet immense répertoire. C’est ainsi que trois ans après Bâle, Zurich s’est attaqué à Semele

Moins opéra qu’oratorio scénique, Semele n’a pas été écrit expressément pour la scène. Le grand écrivain William Congreve raconte dans son livret la tragique histoire des amours extraconjugales de Jupiter avec la mortelle Semele qui se clôt naturellement sur la mort de l’héroïne. Haendel exploite avec adresse les ressources théâtrales limitées du texte et, en un peu moins de trois heures, brosse le portrait saisissant de l’ambitieuse fille du roi Cadmus de Thèbes que son avidité conduit à oublier ses limites mortelles. Le rôle, conçu pour un soprano au registre expressif aussi large que virtuose, ne pouvait qu’intéresser une Cecilia Bartoli qui abordait ici son premier rôle dans la langue de Shakespeare.
Inutile de dire que son triomphe fut complet ; aussi à l’aise dans la broderie vocale la plus folle que dans les longs lamentos nostalgiques entonnés sur le fil de la voix, son timbre unique et sa technique d’airain trouvent ici l’occasion idéale de briller. Et comme l’intrigue, avec ses climats contrastés, invite la cantatrice romaine à tirer tous les registres de sa nature de comédienne, elle fait un événement de la première production scénique de cet ouvrage sur la scène zurichoise. En fin de soirée, le triomphe fut complet pour elle ; néanmoins, celui-ci ne fit pas trop d’ombre à la qualité d’ensemble d’une distribution remarquable par son homogénéité autant que par son brio.
Charles Workman incarne en effet un Jupiter royal, au ténor léger et brillant même s’il est parfois à la peine dans la vocalise. Birgit Remmert surprend par son portrait abouti d’une Junon pathétique dans ses interminables scènes de jalousie comme dans l’inanité de ses efforts pour ramener l’infidèle époux, prêt à repartir vers de nouvelles aventures dès la mort de Semele. La voix est grave, presque noire, mais s’allège avec aisance quand le rôle demande à l’interprète de se muer en sœur coquette et aimante de sa victime. La voix large et ferme de Liliana Nikiteanu fait merveille dans le rôle d’Ino alors que le soprano léger mais charnu d’Isabel Rey donne plus de poids que de coutume au tout petit rôle d’Iris. Anton Scharinger, dans le double emploi de Cadmus et Somnus, satisfait aux exigences de la musique sans pourtant la marquer au sceau d’une forte personnalité alors que le jeune et brillant haute-contre Thomas Michael Allen en Athamas fait espérer que la scène internationale va bientôt s’enrichir d’un nouveau maître dans une tessiture encore trop parcimonieusement représentée. William Christie, à la tête des musiciens de La Scintilla – l’ensemble formé d’instrumentistes de l’Orchestre de l’Opéra qui se sont spécialisés dans la pratique de la musique à l’ancienne – veille à donner couleurs et dynamisme à un accompagnement orchestral qui surprend par sa variété et son irrésistible mosaïque d’atmosphères contrastées.
La mise en scène de Robert Carsen, qui a déjà été applaudie à Aix-en-Provence et Londres, notamment, ne joue pas la carte de la modernisation outrancière. L’action se situe certes à la cour d’Angleterre et non sur
l’Olympe (!), mais l’étiquette et les codes de conduite à Buckingham paraissent fort semblables à ceux qui ont cours dans le monde de la mythologie grecque… Plutôt retenue dans sa recherche de dramatisation (la plupart des événements se déroulent en coulisse, le plateau étant seulement occupé par un vaste lit ou un trône royal), elle sert la musique avec une abnégation qui est devenue si rare sur les scènes actuelles qu’elle fait par là même presque figure d’événement.

Zurich : Il trionfo del tempo e del disinganno
Au cours de ce qu’il conviendrait presque d’appeler un mini festival Haendel, l’Opéra zurichois offrait, en alternance avec sa nouvelle mise en scène de Semele, la reprise de la cantate scénique consacrée au Triomphe du Temps et de la Désillusion. Ce spectacle vieux de cinq ans fait un tabac à chaque reprise, bien que la vedette initiale - Cecilia Bartoli, toujours elle ! - ait laissé sa place à une voix moins en vue, mais non moins exceptionnelle. La jeune cantatrice italienne Anna Bonitatibus reprend en effet le rôle de Piacere (l’allégorie du Plaisir) avec un aplomb qui fait oublier le feu d’artifice ‘bartolien’ ; si sa nature dramatique est moins extravertie que celle de son illustre consœur, son art du chant orné n’est pas moins impressionnant de justesse et de rapidité ; à vrai dire, il semble même que son intonation de notes enfilées avec rapidité soit plus nette parce que plus assurée. Au lieu d’un show, on assiste avec la nouvelle venue à un moment musical d’une exquise délicatesse, abordé dans le respect absolu des conventions du temps et de l’esprit de cette musique oscillant entre le profane et le religieux. A ses côtés, Malin Hartelius en Bellezza (la Beauté) fait une démonstration non moins convaincante de son agilité vocale avec un timbre pourtant moins naturellement délié que ne l’exigeraient certains passages rapides. Marjana Mijanovic prête à la Désillusion (il Disinganno du titre) un des plus beaux timbres graves qui se puisse imaginer sur scène et forme un couple idéal avec le ténor Kresimir Spicer chargé de rappeler, de sa voix souple et chatoyante, que rien ne résiste au Temps en ce bas monde. Dirigé cette fois avec une verve extravertie et volubile par un Marc Minkowski déchaîné, l’ensemble La Scintilla de Zurich a prouvé qu’il était dorénavant capable de se mesurer aux meilleurs ensembles spécialisés de la planète et fait espérer une escale point trop lointaine en terre romande après avoir déjà conquis les Etats-Unis et diverses capitales européennes en compagnie de Mme Bartoli…
La mise en scène de Jürgen Flimm n’essaie pas d’épicer une intrigue inexistante en ajoutant des péripéties inutiles, mais se contente de proposer quelques contrepoints visuels utiles à la juste compréhension d’un texte riche en métaphores chères à l’époque baroque. L’action se déroule dans une grande brasserie parisienne ressemblant à la célèbre Coupole. Au fur et à mesure du passage du temps, les clients se raréfient et la lumière devient de plus en plus froide alors que le désordre augmente dans la salle. Au final, après s’être débarrassée de tous ses attributs pour se muer en nonne, la Beauté se couche sur le sol les bras en croix comme pour une prise de voile dans la chapelle d’un couvent.

Zurich : Fidelio
En parallèle à cet oratorio haendélien, Marc Minkowski a abordé pour la première fois au théâtre ce monument lyrique qu’est l’unique opéra de Beethoven. Sa tâche était d’autant plus ardue qu’il succédait ici à Nikolaus Harnoncourt, qui a assuré la direction musicale de la nouvelle production de ce spectacle il y a une dizaine d’années sur cette même scène. D’emblée, le chef français a proposé une approche personnelle, plus ouvertement mélodramatique que celle du chef autrichien ; loin des rigueurs habituelles dans les relectures à l’ancienne de cette musique, ce Fidelio se construit presque exclusivement sur les vives oppositions d’atmosphères qui marquent la partition : la sphère du mal, incarnée par Pizarro, est marquée ici au sceau du jeu martelé de timbales envahissantes ; Leonore, la femme fidèle, se voit quant à elle dotée d’un accompagnement orchestral tout en douceur, riche en rubatos et césures signalant clairement son ambivalente souffrance ; enfin, le monde petit-bourgeois de Marzelline est traité comme un épisode d’opéra comique à la française avec ses bois verts et ses cordes délicatement sensuelles. Au final, le chef – fêté par le public – peut s’enorgueillir d’avoir jeté des ponts entre la grandiose approche traditionnelle chère aux admirateurs du romantisme allemand du XIXe siècle et le rigorisme cher aux chefs soucieux de redonner à Beethoven la vigueur parfois rigide de cette partition conçue pour un effectif instrumental réduit.
La distribution ne comprend aucun point faible si l’on excepte le Don Fernando falot de Tomasz Slawinski. Jonas Kaufmann, dont l’étoile ne cesse de monter au firmament lyrique, peut s’enorgueillir de pouvoir chanter sans peine apparente toutes les notes de ce rôle éprouvant entre tous qu’est celui de Florestan ; et de plus, il est parfaitement crédible scéniquement dans le costume de ce prisonnier affamé… Camilla Nylund incarne une Leonore plutôt fragile, mais son soprano clair maîtrise sans encombre les écueils d’une musique réputée mal écrite pour la voix ; Alfred Muff est un Pizarro claironnant, effrayant de brutalité, et Matti Salminen un Rocco d’une noirceur abyssale. Dans les deux emplois plus légers de Marzelline et Jaquino, on admire sans réserve la voix chaleureuse de Martina Jankova et le ténor déjà puissant de Volker Vogel. Les chœurs et l’orchestre de l’Opéra brillent de tous leurs feux dans ce répertoire qu’ils connaissent comme leur poche alors que la mise en scène de Jürgen Flimm supporte sans trop souffrir l’usure du temps.

Bâle : Sekretärinnen
C’est une soirée très particulière qu’offre l’Opéra de Bâle en ce début d’année. Franz Wittenbrink a en effet réalisé un collage musical séduisant à l’aide d’une bonne vingtaine de chansons interprétées en allemand et anglais par neuf diseuses pour raconter la journée de secrétaires qui s’ennuient dans leur bureau en attendant la venue d’on ne sait trop qui ou quoi. Seul homme de la distribution, le responsable du courrier passe de temps à autre pour distribuer et emporter des documents et c’est sur sa figure peu avenante que se concentre la libido de ces viragos potentielles qui ravalent leur frustration en s’empiffrant de petits gâteaux ou sirotant quelque alcool fort en cachette…
La soirée eût pu s’avérer parfaitement banale si le chant n’était aussi royalement servi par une distribution qu’il faut bien qualifier d’exceptionnelle. Chaque chanteuse campe un personnage dont les défauts et qualités sont caricaturés avec une joie gourmande et un sans-gêne scénique hilarant. Mais c’est bien sûr le formidable numéro vocal qui impressionne, malgré une sonorisation suffisamment discrète pour se faire rapidement oublier. Car chacune de ces dames a ‘ses’ moments privilégiés où elle nous livre ses désirs secrets sur des rythmes qui vont de la chanson nostalgique chère à Nana Mouskouri (Les Enfants du Pirée font ainsi un come back inattendu sur la scène !) jusqu’au rap le plus échevelé. Le tout est enlevé avec un inaltérable sens du rythme, du mouvement et de l’occupation de l’espace avec la complicité de David Cowan au piano. Inutile de préciser que tous ces aveux fredonnés sur des airs à succès tournent autour de l’absence du mâle rêvé et des fantasmes qui s’y rattachent, ce qui n’empêchent pas ces dames de traiter le seul être masculin présent comme le plus inutile des ustensiles du bureau, jusqu’à ce que ce dernier dans un moment de révolte, se lance dans un striptease maladroitement improvisé… La mise en scène de Tom Ryser reste fort heureusement dans les limites du bon goût et évite la satire excessive ou l’exhibitionnisme outrancier. Autant dire que le public s’amuse sans retenue de cette soirée qui n’a certes rien de bien sérieux à offrir, si ce n’est quelques bonnes rasades de franche rigolade. Cela ne pose néanmoins pas problème avant la mise à l’affiche de Jeanne d’Arc au Bûcher de Honegger …

Eric Pousaz

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