Zurich : “Idomeneo“

, par  Eric POUSAZ , popularité : 8%

Il y a près de trente ans, Nikolaus Harnoncourt a écrit un nouveau chapitre de l’art lyrique avec ses interprétations révolutionnaires de Monteverdi et de Mozart sur la scène de l’Opéra de Zurich. Son retour aux sources de la pratique de la musique baroque lui a immédiatement valu la reconnaissance de ses pairs et il n’a cessé, depuis, de reconquérir des répertoires longuement marqués par les excès de tous ordres typiques de la pratique romantique de l’art lyrique.

A 80 ans, le chef a désiré remettre Idomeneo sur l’ouvrage, car il estime que les deux versions qu’il en a dirigées à Zurich (avec Jean-Pierre Ponnelle) et à Vienne (avec Jürgen Flimm) ne correspondaient pas du tout à ce que voulait le compositeur. Pour maîtriser le propos jusqu’au bout, il a même décidé de mettre l’œuvre en scène lui-même avec la collaboration de son fils. Le spectacle, donné il y a un an et demi à Graz dans le cadre du Festival Styriarte, est présenté maintenant à Zurich et le résultat, sans toutefois convaincre scéniquement, bouleverse bien des préjugés au niveau musical.

Pour le chef autrichien, Mozart s’est visiblement inspiré de la grande tragédie lyrique française pour mettre en musique ce livret. En témoignent les longues scènes de ballet qui ornent chaque acte, et surtout le final du 3e qui est prolongé d’une séquence dansée de plus d’un quart d’heure. Pour ne pas étirer inutilement la durée de la représentation, Harnoncourt s’en tient à la version originale de Munich qui nous prive au IIIe acte des airs d’Idamante, Elettra et Idomeneo (mais conserve celui d’Arbace, que chante mal un Christoph Strehl dépassé par les événements). Le fait le plus marquant de cette soirée d’exception reste la richesse expressive des récitatifs accompagnés de tout l’orchestre : les césures nombreuses, les ralentissements subits du parlando et les brutaux changements de nuances transforment ces moments en purs éléments du drame qui n’ont plus rien du nécessaire – mais ennuyeux - pont jeté entre les divers airs mais contiennent quelques-unes des sommets musicaux de l’ouvrage. Le spectateur est soufflé par les audaces d’un musicien piaffant d’impatience au point de remettre en cause tous les acquis du langage lyrique de son temps. A l’écoute d’une interprétation aussi fulgurante, on ne peut que partager l’avis du chef qui voit en Idomeneo l’opéra le plus audacieusement moderne de son auteur.

« Idomeneo » avec Julia Kleiter
© Suzanne Schwiertz

Distribution
La distribution est dominée par l’Electre passionnée d’Eva Mei et l’Ilia à l’émotion idéalement contenue de Julia Kleiter. Saimir Pirgu prête sa voix de ténor plutôt légère à un Idomeneo inhabituellement jeune (et peu apte à dessiner avec toute la précision nécessaire les contours de ses vocalises), alors que Marie-Claude Chappuis fait d’Idamante un être plutôt fragile que ses moments d’emportement obligent parfois à forcer un timbre mal préparé à de tels débordements. Rudolf Schasching (le Grand Prêtre) et Pavel Daniluk (la Voix de Neptune) complètent une distribution presque idéale. Le Chœur et l’Orchestre La Scintilla se présentent quant à eux sous leur meilleur jour et font espérer qu’un jour ils fassent une escale au bord du Léman dans ce type de répertoire…

La soirée serait indiscutablement entrée dans l’histoire si la mise en scène avait été à la hauteur de l’occasion. Malheureusement, les décors de Rolf Glittenberg sentent leur soirée scolaire et paraissent bien maladroitement déplacés, au fil des quatre heures de la représentation, par des figurants qui ne prennent pas la peine de se dissimuler. La direction d’acteurs est inexistante et les responsables de l’aspect visuel du spectacle n’évitent pas toujours le ridicule lorsqu’ils essaient d’en moderniser le propos avec une Ilia qui jette des avions en papier dans le public pour tromper son ennui ou une Electre qui descend dans la fosse afin de caresser le crâne d’un musicien qui lui a tapé dans l’œil. Cet Idomeneo est finalement une gourmandise qu’il faut déguster les yeux fermés (Un DVD du spectacle, capté à Graz avec une distribution presque identique, est actuellement disponible à l’Opéra de Zurich). (Représentation du 20 février)

Eric Pousaz

Voir en ligne : Zurich Opernhaus

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