Zurich : “La Tétralogie“

, par  Eric POUSAZ , popularité : 18%

Philippe Jordan dirige son premier Ring à Zurich. Nommé Directeur Général de la Musique à l’Opéra National de Paris avec entrée en fonction au
1er septembre prochain, Philippe Jordan aura pour première tâche de construire le premier cycle complet de L’Anneau du Nibelung de Wagner donné sur la scène de l’Opéra Bastille. Cette mission s’avérera d’autant plus délicate pour le jeune chef suisse que l’ouvrage n’a pas été représenté dans son intégralité sur la scène de l’Opéra de Paris depuis plus de cinquante ans…

Les représentations zurichoises, dont la mise sur pied a débuté en septembre passé, sont pour ainsi dire une répétition générale, d’autant plus précieuse pour le chef qu’elles se déroulent loin des projecteurs internationaux. Le résultat, comme le laissaient déjà entrevoir les deux premiers volets en automne dernier, est plus que prometteur.
Contrairement à son père, dont les interprétations wagnériennes auront marqué durablement les programmes du Grand Théâtre genevois au cours des décennies passées, Philippe Jordan revient à une conception plus grandiose de cet Everest musical. Les tempi sont lents, massifs jusqu’à en paraître parfois excessivement alanguis, comme dans la célèbre Marche funèbre qui suit la Mort de Siegfried, par exemple, ou la longue séquence orchestrale qui précède le Réveil de Brünnhilde à la fin de la 2e journée. Mais ils sont toujours habités et vibrent à l’unisson du drame scénique dont la mise en scène de Robert Wilson nous refuse une traduction trop littérale.

« Götterdämmerung », avec Rudolf Schasching, Sandra Trattnigg, Cheyne Davidson.
Copyright Suzanne Schwiertz.

Le long crescendo du duo de Sieglinde et Siegmund, ou la construction méthodique de la magnifique apothéose que constitue l’Immolation de Brünnhilde dans le dernier quart d’heure de l’ultime journée du Ring attestent une maîtrise de la grande architecture sonore trop souvent sacrifiée sur l’autel de l’effet facile par de nombreux chefs avides de succès immédiat. Ainsi l’orchestre n’attire-t-il jamais l’attention sur lui-même, mais se mue en moteur qui tire irrésistiblement le flux musical vers ces grands moments où le génie visionnaire de Wagner transcende les limites de l’opéra romantique de facture traditionnelle.
Soucieux de revenir à la lettre autant qu’à l’esprit de la partition, Philippe Jordan soigne les transitions, fait entendre la complexité des voix intermédiaires, ou ressortir un chant habituellement couvert par la masse instrumentale ; les longs monologues que sont par exemple le récit de Wotan au 2e acte de la Walkyrie ou celui de Waltraute dans le Crépuscule des dieux introduisent une césure bienvenue dans le continuum musical des actes où ils sont sertis. En effet, la mise en perspective raffinée que le chef réalise alors entre la voix, réduite à un parlando dramatique aux accents pathétiques, et un orchestre soudain remarquablement discret, voire franchement silencieux, ajoute une touche expressive bienvenue à ces récitatifs qui soulignent soudain la tragique solitude de personnages dépassés par les événements. On peut certes, ici ou là, mettre certain relâchement de tension au compte d’une expérience encore limitée de cet univers lyrique ; par exemple, le duo entre Siegfried et Brünnhilde semblait encore composé d’éléments disparates que la voix orchestrale venait interrompre au lieu de se fondre en un tout homogène où le chant et les instruments auraient dû concourir à l’extase finale. Mais il est déjà évident que Paris peut se féliciter d’avoir pu confier ce projet colossal à un musicien dont l’instinct théâtral est d’une sûreté presque imparable…
La distribution, en partie reconstituée depuis les premières étapes de l’automne, fait honneur à la politique musicale de l’Opéra de Zurich. Il est certes facile de distribuer mérites et critiques dans une entreprise d’aussi longue haleine, mais la troupe réunie pour l’occasion se montre largement à la hauteur de tout ce que l’on entend actuellement sur les meilleurs plateaux lyriques du monde.

Réserve
Le seul point vraiment discutable est l’engagement de Eva Johansson pour les trois incarnations de Brünnhilde. Visiblement, la chanteuse a présumé de ses forces et parvient au terme de ce marathon dans un état de fatigue vocale qui fait craindre pour son futur proche (elle doit incarner ce même personnage dan les cycles viennois de ce printemps). Le vibrato s’alourdit d’insensée façon au fil des représentations, l’aigu devient de plus en plus acide et agressif alors que le timbre, large et chaleureux dans le médium, perd de sa substance dans le grave. En l’état actuel, voilà une Brünnhilde acceptable, mais cela pourrait ne pas durer longtemps. Egils Silins est un Wotan plutôt léger, mais les couleurs et l’épaisseur de son émission conviennent idéalement à une salle de dimension réduite come celle de Zurich. Son portrait de dieu défait, acculé à reconnaître la futilité de ses efforts, est de ceux qui émeuvent autant par l’élégance racée de ses inflexions que par l’éclat des moments de révolte.

« Siegfried », avec Volker Vogel.
Copyright Suzanne Schwiertz

Du côté des ténors, le bilan est plus mitigé mais reste positif dans l’ensemble. Stuart Skelton est un Siegmund vaillant à souhait avec son timbre taillé dans le roc, ses aigus massifs et son intonation claire. Scott MacAllister convainc aussi en jeune Siegfried, du moins vocalement ; malgré ses allures de petit fonctionnaire sans envergure, il parcourt sans effort apparent l’entier de ce rôle meurtrier tout en trouvant les réserves pour claironner quelques notes aiguës de la meilleure veine après quatre heures de spectacle où il ne quitte pratiquement pas la scène. Moins fascinant est le Siegfried de Rudolf Schasching dans Götterdämmerung, car la voix, bien que large et sonore, manque de punch et d’élasticité et, dès le la aigu, perd tout aplomb. De plus, le jeu est emprunté et le chanteur paraît franchement mal à l’aise dans cet emploi subtil de héros empêtré dans un monde de mensonges.

Excellente tenue
Les rôles légèrement moins en vue sont tous d’excellente tenue, depuis le Mime insidieux de Volker Vogel à l’Alberich à la haine impérieuse de Rolf Haunstein. Matti Salminen, en Hunding, Fafner et Hagen, domine la scène de son timbre noir aux ressources apparemment inépuisables, l’alto ardent de Birgit Remmert fait de Erda un ces personnages qui s’impose avec une puissance inégalée par la seule noblesse de son chant. Sandra Trattnig et Cheyne Davidson en Gudrune et Gunther rendent sensibles en quelques notes subtilement nuancées les affres de leurs natures serviles alors que Cornelia Kallisch dote Fricka, puis Waltraute d’une personnalité affirmée dont les plaidoyers véhéments gagnent toujours plus en profondeur tant le dosage des effets est adroitement ménagé. Petra Lang incarne enfin une des Sieglinde les plus sensuelles qui se puisse imaginer avec un soprano aux accents lyriques, capable de puissantes envolées sans perdre une parcelle de son onctuosité naturelle. Les emplois plus épisodiques (Filles du Rhin, Nornes, Walkyries) sont tenus par des chanteurs admirables en tous points, si l’on fait exception d’une ou deux Walkyries vocalement moins présentes que leurs consœurs.
La mise en scène de Bob Wilson vieillit bien ; elle agace certains par sa lenteur calculée, enthousiasme d’autres par ses références au monde de la mythologie asiatique. Elle a au moins le mérite de ne pas entraver la musique en lui imposant un principe de lecture trop réducteur, comme c’est souvent le cas dans les mises en scène actuelles du Ring.

Eric Pousaz

L’ensemble du cycle est encore programmé les 24 et 27 juin, 1er et 5 juillet 2009 dans le cadre du festival de fin de saison.

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