Nouveautés CD/DVD No. 223

, par  Eric POUSAZ , popularité : 2%

Quelques nouveautés chez Opus Arte et Virgin.

NICHOLAS MAW : Sophie’s Choice


Décédé l’an passé à l’âge de 73 ans, Nicholas Maw est un compositeur anglais prolifique entré involontairement dans le Guiness Book of Record avec une partition symphonique mammouth, intitulée Odyssey, constituée d’un seul long mouvement orchestral d’une durée de près d’une heure et demie. Mais son œuvre la plus connue reste peut-être l’opéra qu’il a tiré lui-même du roman de William Styron : Le Choix de Sophie. De son propre aveu, ce n’est pourtant pas le roman, mais bien le film d’Alan Pakula avec Meryl Streep dans le rôle principal, qui l’a rendu attentif au potentiel lyrique du sujet. Pendant les six ans qu’ont duré la rédaction de la partition alors qu’il séjournait en France, c’est d’ailleurs toujours au film que le musicien revenait, car il voyait dans l’adaptation cinématographique une stylisation du sujet qui lui paraissait mieux convenir à un livret d’opéra que la profusion thématique extrême du roman.
En rédigeant le texte, Maw a toutefois veillé à conserver le maximum de répliques du roman, - 5% du texte, seulement, serait tombé de sa plume si l’on en croit ses affirmations. On peut regretter pareille fidélité, car elle a incité le compositeur à introduire dans ses séquences narratives de longs dialogues que la musique peine à rendre intéressants tant la verbosité l’emporte sur le sens. (Il est à ce titre significatif que dans une version remaniée écrite quelques mois plus tard pour une reprise américaine, près de trois quarts d’heure de musique ont passé à la trappe pour resserrer le développement de l’intrigue…)

Ce DVD est le reflet de la création mondiale de l’ouvrage en 2002 sur la scène du Royal Opera de Covent Garden à Londres. Sir Simon Rattle est lui-même au pupitre : sa direction est vive, les rythmes sont tendus et les couleurs orchestrales, aux diaprures infinies, rendent aux dialogues un maximum d’efficacité musicale. Parfois, les voix instrumentales s’avèrent même plus “parlantes“ que celles des chanteurs, trop souvent cantonnées dans une sorte de langage parlé-chanté évoquant les passages de transition dans les comédies musicales américaines. C’est en effet l’orchestre qui – comme au cinéma – souligne tel effet dramatique ou entretient la montée de la tension. Les airs sont bien écrits, efficacement orchestrés pour susciter l’émotion, mais l’intérêt retombe trop souvent lorsque les nécessités du développement narratif imposent un retour à une forme de récitatifs accompagnés menaçant d’étouffer le souffle de la partition sous la prolixité du verbe.
La distribution est de premier ordre. Angelika Kirschlager, avec une prononciation anglaise parfaite, se montre digne de Meryl Streep : le jeu est ambigu, la voix chaleureuse et séduisante, le chant parfaitement naturel. Rod Gilfry est un Nathan au timbre mâle et parfois brutal mais d’une telle richesse d’inflexions que sa fragilité psychologique reste toujours sensible derrière ses attitudes machistes. Dale Duesing en Narrateur s’écoute presque comme le pendant apaisé de Nathan et enthousiasme par une diction d’une musicalité hors du commun tandis que le chanteur canadien Gordon Gietz, son alter ego plus jeune, se livre à ce type de brillant numéro d’acteur-chanteur dont les artistes de formation américaine ont le secret. Les rôles secondaires sont excellents, tout comme la mise en scène hyperréaliste de Trevor Nunn, qui, avec son amour du détail révélateur, semble vouloir battre le cinéma sur son propre terrain. Une telle traduction scénique a le mérite de rendre lisible un livret relativement touffu, mais pêche par excès de prudence quand il s’agit de rendre sensibles les non-dits et les mensonges dont l’héroïne n’est jamais avare. La captation sonore et les images sont magnifiques de présence et de clarté ; le DVD n’eût pu rendre plus signalé service à une œuvre contemporaine qui mérite largement d’être vue.
2 DVDs Opus Arte

HARRISON BIRTWISTLE : The Minotaur


Souvent considéré comme le plus grand compositeur anglais du XXe siècle après Britten, Harrison Birtwistle a écrit cinq opéras qui ont eu bien de la peine à trouver des théâtres prêts à les accueillir, à l’exception notable de l’ouvrage de chambre intitulé Punch and Judy, tant les effectifs orchestraux et vocaux requis sont importants. Il en d’ailleurs sûrement de même de ce Minotaure, créé à Londres en 2008, heureusement accessible aujourd’hui en format DVD.
Le sujet est tiré de la mythologie, mais se concentre plus particulièrement sur le personnage monstrueux et pitoyable à la fois du Minotaure ; représenté ici comme un être souffrant de solitude et prisonnier d’un corps et d’une âme aux exigences assassines, ce monstre aspire à la mort pour goûter enfin le repos. Il voit en ses victimes, qu’il tue en accomplissant un rituel sanguinolent assez peu ragoutant, des frères et des sœurs dont il espère que l’un d’eux va enfin trouver le courage de l’abattre. Ce qui se produit lorsqu’arrive Thésée. Aperçu par Ariane avant qu’il ne s’engage dans le labyrinthe, il devient l’objet d’un amour fou mais sans retour : la fin de l’opéra laisse présager sa fuite sans qu’une seule note de duo d’amour ait pu donner une consistance quelconque aux espoirs de la jeune femme amoureuse.

Le livret, signé David Harsent, présente la particularité de n’aligner que des onomatopées pour le monstre ; ce dernier n’a droit à la parole humaine que dans ses rêves et juste avant de mourir, à la façon de Fafner dans Siegfried. Le texte, complexe, passe mal la rampe car l’orchestre est puissant, riche en percussions et en stridences dans le jeu des vents. Le langage instrumental, d’une complexité et d’une densité impressionnante, superpose en effet les strates mélodiques avec un goût de l’alchimie sonore qui suscite la production de sons à proprement parler inouïs. L’émotion n’est pas souvent au rendez-vous, certes, mais l’effet sur les nerfs est garanti et ne laisse personne indifférent.
La production de Stephen Langridge ne nous épargne rien des carnages rituels dont le labyrinthe est le théâtre et le sang coule à flots lors de l’arrachage des entrailles des victimes. Même les passages plus lyriques, comme les plaintes d’Ariane ou le rêve du Minotaure, baignent dans une atmosphère oppressante où la mort rôde partout dans un décor en forme d’amphithéâtre rappelant les sinistres arènes où se déroulaient des jeux du cirque romains.
Dans un rôle qui a été écrit pour lui, John Tomlinson dote le personnage du Minotaure d’une personnalité fascinante tant la voix sait faire entendre le doute, l’angoisse, voire le dégoût de soi : son timbre de basse n’a rien de monolithique et se coule avec aisance dans une écriture qui met en valeur toutes les facettes d’une voix qui ne grasseye jamais tant elle sait dégraisser l’émission jusque dans un aigu clair et percutant. Le soprano fluide de Christine Rice en Ariane et le baryton claironnant de Johan Reuter en Thésée sont bouleversants de vérité dramatique dans des emplois complexes car mal définis au plan dramatique. Les comparses et surtout le chœur de l’Opéra londonien s’engagent sans réserve pour défendre cette œuvre et suscitent l’admiration en chaque instant, tout comme le directeur musical de l’institution, Antonio Pappano, qui ne relâche jamais la tension tout au long de ces deux heures et quart de musique. Cet opéra étonnant exerce la même sorte de fascination que la Salomé de Strauss, mais la difficulté de son écriture et la brutalité affichée du sujet pourrait bien freiner une carrière internationale qui mériterait pourtant amplement de décoller au plus vite.
2 DVDs Opus Arte

DONIZETTI : L’Elisir d’amore


Les admirateurs de Rolando Villazon ont de quoi se réjouir : leur ténor favori est de retour sur les scènes lyriques après avoir déclaré forfait il y a un an et demi pour cause de maladie. Afin de fêter dignement ce retour attendu paraît une captation DVD de L’elisir d’amore tournée au Gran Teatro del Liceu à Barcelone en juin 2005 avec le grand ténor en vedette. Ce document entre directement en concurrence avec une autre version, parue chez le même éditeur, et enregistrée à Vienne en avril de la même année !
Le ténor paraît légèrement moins à son aise en Espagne que sur la scène de l’Opéra de Vienne. Il faut dire qu’il a des partenaires de tempéraments fort différents : à une Maria Bayo correcte mais fort sage sur les planches barcelonaises, il est légitime préférer la ravageuse Anna Netrebko au Staatsoper… Là où la chanteuse espagnole brosse à traits subtils le portrait d’une campagnarde à peine moins timide que son amoureux transi, la cantatrice russe s’immerge avec feu dans un rôle qu’elle transforme complètement au plan psychologique en faisant d’Adina une allumeuse que rien ne freine. Les prouesses du ténor sont à l’avenant et soulignent le contraste entre les deux conceptions du rôle féminin ; il est alors captivant de mettre ces deux versions en parallèle : à Barcelone, le ténor semble paralysé par la gentillesse de son amoureuse ; à Vienne, il est constamment obligé de prendre des risques pour se battre à armes égales avec un maelstrom qui souffle le chaud et le froid chaque fois qu’elle ouvre la bouche ! Cela dit, le rôle de Nemorino convient idéalement au chanteur, et ses deux airs sont abordés avec un éclat vocal qui n’exclut pas une touche de rêverie mélancolique.

Dans les ensembles, et notamment lors de son duo avec Dulcamara, apparaissent de légers signes de stress vocal qui manifestent déjà une inquiétante baisse de qualité dans l’émission. (Il suffit d’écouter ces passages dans la version de Roberto Alagna filmée à l’Opéra de Lyon pour sentir toute la différence qu’il y a entre un ténor lyrique déchaîné et un tenorino prudent obligé de forcer !) Le chanteur a néanmoins pour lui un art du jeu empreint de sincérité, un regard qui attendrirait les pierres et un grain de voix aux subtils miroitements. On ne peut donc qu’espérer l’entendre recouvrer au plus vite ces qualités uniques sur les scènes actuelles maintenant qu’il semble s’être débarrassé définitivement de ses problèmes récurrents. Les autres chanteurs du spectacle barcelonais sont bons, mais ne forcent pas l’admiration : Jean-Luc Chaignaud est en effet un Belcore bruyant aux rodomontades franchement vulgaires, Bruno Pratico un Dulcamara qui camoufle avec peine l’usure d’un timbre déjà terne et mou dans les passages exposés.
La direction de Daniele Callegari, par contre, se révèle vive et revigorante, sans excès ni trace de routine. Les chœurs espagnols sont splendides et jouent avec naturel dans une mise en scène traditionnelle qui sait éviter les pièges de la surcharge comique. (A Vienne, le spectacle est nettement moins séduisant à l’œil, même si Leo Nucci et Ildebrando d’Arcangelo savent mieux se mettre en valeur dans les rôles de Belcore et Dulcamara). Au final, ces deux versions se valent et le choix de l’une ou de l’autre dépendra d’abord des préférences de l’acheteur en faveur de la cantatrice sur les épaules de laquelle repose tout le spectacle.
2 DVD Virgin vendus séparément

BRITTEN : The Turn of the Screw



Ce document est un des premiers enregistrements lyriques du jeune Daniel Harding. Il séduit par l’incomparable qualité de jeu des musiciens du Mahler Chamber Orchestra et par la précision d’une direction fouillée qui donne à entendre chaque détail d’une partition miraculeusement écrite. La distribution est constituée de personnalités fortes, capables de donner un profil acéré à chacun de ces personnages dont les motivations restent constamment baignées dans une zone de mystères : Ian Bostridge est un Peter Quint dont le chant élégant, presque immatériel, ajoute une touche inquiétante au personnage ; Joan Rodgers en Gouvernante traverse cette sordide histoire avec une dignité qui lui permet d’éviter les pièges de la surcharge et de la caricature ; ses tourments paraissent d’autant plus poignants qu’ils sont exprimés vocalement avec une fourchette de dégradés manifestant une retenue riche de sous-entendus. Les deux enfants (Julian Lang et Caroline Wise) sont non moins admirables de candeur et de franchise vocale désarmante alors que Jane Henschel en Mrs Grose fait courir le frisson avec son timbre puissamment épanoui. Pour l’amateur soucieux de découvrir cet authentique chef-d’œuvre lyrique du XXe siècle, la version gravée sous la direction du compositeur pour DECCA reste pourtant incontournable…
2 CD Virgin 56379

Eric Pousaz

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