Nouveautés de décembre 2010 : “Clari“ & “Werther“

, par  Eric POUSAZ , popularité : 13%

Halévy : Clari


couverture Clari
Jacques Fromental Halévy est surtout resté dans les annales de l’art lyrique comme l’auteur de La Juive, un ouvrage qui a joué un rôle décisif dans la popularisation du grand opéra à la française au XIXe siècle et qui contient quelques joyaux comme le fameux air ‘Rachel, quand du Seigneur…’ que tous les ténors aiment à inscrire dans les programmes panachés de leurs récitals. Le grand soprano italien Cecilia Bartoli, toujours avide de découvertes, a proposé à la Direction de l’Opéra de Zurich l’exhumation d’une comédie lyrique totalement oubliée du même auteur, Clari ; comme personne ne résiste à cette chanteuse hors du commun, ce fut chose faite en 2007 et ce présent enregistrement est le reflet filmé d’une reprise du spectacle, donnée avec la distribution d’origine en septembre 2008.
Il est certain que l’œuvre n’est pas exceptionnelle et que l’on ne perd rien à ne pas la connaître. Mais elle offre au tempérament explosif de la cantatrice un véhicule idéal pour la mise en valeur de ses talents inimitables où la virtuosité vocale le dispute à l’autodérision du jeu scénique : dans ce spectacle réglé par Moshe Leiser et Patrice Caurier, l’opéra devient prétexte à de multiples vignettes qui ne sont pas sans rappeler l’art de la bande dessinée ou du feuilleton télévisé du mardi soir. Mêlant habilement le cinéma aux ressorts de la comédie de boulevard la plus banale, les metteurs en scène brocardent sans pitié ce désir commun à beaucoup de spectateurs de ‘passer une fois à la télé’ pour devenir célèbre et trouver une âme sœur qui les fasse sortir de l’anonymat. Le spectacle est parfaitement réglé, le rythme soutenu et la caricature fait mouche à tous les coups, surtout que Cecilia Bartoli apprécie visiblement de tirer les plus grosses ficelles d’un jeu dramatique systématiquement caricatural pour mettre les rieurs de son côté. Inutile de bouder son plaisir : on rit beaucoup à l’évocation de la vie de cette bergère à qui un duc fait les yeux doux avant de la laisser tomber froidement pour une autre conquête plus flatteuse pour son ego. Mais comme dans tous les romans photos, après quelques péripéties fort invraisemblables, l’infidèle amant revient à ses premières amours et tout se termine dans le bonheur le plus azuré possible.
Adam Fischer conduit les instrumentistes de La Scintilla de Zurich avec autorité et précision : l’accompagnement musical mousse comme du bon champagne et parvient même à faire oublier la banalité de certaines mélodies par l’extrême vitalité de son jeu. Cecilia Bartoli tire tous le registres de son invraisemblable virtuosité pour brosser un portait insurpassable d’aplomb, de drôlerie et de panache musical de ce personnage de paysanne un brin demeurée. La chanteuse atteint un sommet lors de l’inévitable scène de folie où elle entonne l’air de Desdemona tiré de l’Otello de Rossini : ce moment fort, inoubliable, restera sans aucun doute un des grands atouts de ce film. John Osborn, dans le rôle du séducteur, fait entendre une voix charmeuse qui n’est pas sans évoquer celle des vedettes de la musique légère à la Tino Rossi, mais l’élégance du phrasé comme l’étendue du registre trahissent le grand ténor lyrique. Stefania Kaluza et Carlos Chausson campent un irrésistible couple de paysans bornés, avides de tirer profit des succès de leur fille, alors qu’Eva Liebau et Giuseppe Scorsin exploitent avec plein succès les ressources limitées des petits rôles de Bettina et de Luca. Seul Oliver Widmer en Germano reste un peu en retrait avec la voix curieusement aride et sans charme qui est la sienne.
Bref : voilà un film lyrique à déguster en famille, ne serait-ce que pour montrer que l’opéra n’est pas toujours un art élitaire réservé à un public averti !
2 DVDs Decca

Massenet : Werther


couverture Decca
Une nouvelle production de Werther créait la sensation au début de l’année 2010 à l’Opéra de Paris avec le couple choc formé par Jonas Kaufmann et Sophie Koch dans les rôles principaux. Reflet de ce spectacle tout simplement parfait, ce DVD permettra à tous ceux qui n’ont pas eu le privilège d’assister en salle à cette représentation exceptionnelle de retrouver dans l’enthousiasme un compositeur qu’il est de bon ton de dénigrer pour sa sensualité mièvre ou pour son incapacité à comprendre réellement les enjeux de la mélancolie de Werther. Car il est indéniable que, monté ainsi, avec un respect aussi scrupuleux des lois du genre, cet opéra se range sans peine au côté des plus grandes réussites de la musique lyrique romantique. Un seul bémol à signaler ici : les caméras indiscrètes dirigées par André Diot ne cessent de nous transporter en coulisses ou dans les cintres pour nous permettre de voir, pendant le spectacle, les acteurs se préparer avant leur entrée en scène. Rompant le charme d’une mise en scène axée sur le sentiment oppressant d’un huis-clos amoureux sans issue, la multiplication des points de vue transforme finalement le film en documentaire tourné en représentation plutôt que de se faire le reflet fidèle d’un moment d’exception.
Mais le reste n’est que bonheur : la voix sombre de Jonas Kaufmann trouve des accents schubertiens pour évoquer la douleur de cet amoureux transi qui n’ose se déclarer puis meurt de ne pas avoir pu le faire. La prononciation française est exemplaire car chaque phrase musicale est ciselée avec une attention particulière portée à la prosodie. L’aigu est étoffé, même s’il reste d’une couleur plutôt pâle convenant idéalement au rôle, alors que le jeu scénique a la rigueur et la spontanéité que l’on attend d’un excellent acteur de cinéma. Il serait difficile de faire mieux… Sophie Koch en Charlotte surprend d’abord par son timbre plus léger que de coutume, mais elle n’en est que plus convaincante car sa jeunesse et l’éclat de son timbre aux chatoiements infinis enlèvent au personnage ce côté maternel qui gêne souvent chez les plus grandes interprètes du rôle encore adulées aujourd’hui. Ludovic Tézier est un Albert presque sympathique car il est visiblement dépassé par les événements ; il convainc avec son chant magnifiquement délié et son timbre brûlant autant que passionné. Anne-Catherine Gillet complète ce quatuor d’exception avec sa Sophie alerte à la voix d’une envoûtante fraîcheur et au jeu d’un naturel parfait.
Michel Plasson, à la tête d’un orchestre admirablement discipliné, adopte des tempos plutôt lents qui gênent parfois, notamment dans les deux derniers actes où la lourdeur de sa battue tend à ajouter d’inutiles couches de sentimentalité sur une musique qui en contient déjà beaucoup. La mise en scène de Benoît Jacquot reste fort sage ; elle plaît surtout par l’économie de son décor et la justesse de ses jeux de scène finement observés. Mais d’aucuns pourront à raison prétendre que ce travail mérite à peine le nom de mise en scène, bien plutôt celui de mise en images.
2 DVDs Decca

Eric Pousaz

Publié dans Scènes Magazine No. 228

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