Nouveautés DVD de février 2011 : Strauss, Puccini et Verdi

, par  Eric POUSAZ , popularité : 12%

Strauss : Ariadne auf Naxos


couverture Ariane
Enregistré au Met de New York, ce spectacle a déjà connu les honneurs d’une publication en DVD mais avec une autre distribution (sous étiquette DG). James Levine revient à l’une des partitions de Strauss qu’il affectionne pour sa concision théâtrale, son originalité musicale et la subtile alchimie de son orchestration. Cet amour s’entend dans une direction admirablement détaillée, ciselée, qui traite chacun des instrumentistes de l’orchestre comme un musicien de chambre. La distribution n’est pas en reste : avant sa cure d’amaigrissement draconienne, Deborah Voigt possédait une des plus belles voix qui soient et son Ariadne atteste un degré de perfection formelle que peu des titulaires actuelles, elle-même comprise, atteignent aujourd’hui. Natalie Dessay dans un de ses rôles fétiches fait de Zerbinetta un être attachant sous ses dehors volages : sa voix qui ascensionne les hauteurs stratosphériques de son grand air avec une bonhomie déconcertante qui lui vaut une ovation amplement méritée, interrompant le spectacle pour plusieurs minutes. Le quatuor des comédiens, emmenés par un Nathan Gunn irrésistible de drôlerie et de culot vocal, ainsi que le trio des naïades sont parfaitement dignes de la plus grande maison lyrique d’Amérique du Nord.
Bien qu’il soit un assez piètre acteur, Richard Margison vient avec panache à bout de l’impossible rôle de Bacchus, connu pour ses inconfortables incursions répétées dans la zone de passage où la voix est fragilisée, alors que Susanne Mentzner brosse du Compositeur un portrait scénique théâtralement assuré et d’une belle prestance vocale. Dans les rôles plus épisodiques on retrouve avec émotion le Majordome de Waldemar Kmentt, qui fut un des grands ténors de l’Opéra de Vienne de l’après-guerre, et Wolfgang Brendel qui campe un Maître de Musique touchant de simplicité et de précision vocale avec un timbre qui n’a – et de loin ! - plus sa verdeur d’antan. La mise en scène d’Elijah Moshinski, toujours aussi belle à voir avec son subtil mélange d’éléments surréalistes (les naïades planant sur de gigantesques présentoirs !) et comiques (le quatuor des comédiens aux costumes délicieusement mal assortis) comble quant à elle les plus hautes attentes…
1 DVD Virgin 5099964

Puccini : La Rondine


couverture La Rondine
Puccini a longtemps admiré l’art de Franz Lehár et avait le but secret de se mesurer à lui sur le terrain de l’opérette. Lorsqu’un théâtre viennois lui fait une proposition dans ce sens, il accepte avec empressement. Pourtant, cette Hirondelle ne satisfait pas les attentes de l’impresario viennois et c’est finalement à Monte Carlo que La Rondine sera créée. Le sujet était pourtant parfaitement adapté à la scène de l’opérette : Magda, une femme comblée et adulée, rêve avec mélancolie de son passé de jeune femme libre. Lorsqu’elle rencontre un jeune provincial un peu niais, c’est le coup de foudre et elle décide de partir avec lui. Mais elle se rend compte qu’on ne revit pas deux fois son passé et abandonne finalement son amant pour revenir à ses obligations parisiennes. L’un des ressorts dramatiques capitaux de cet ouvrage léger est bien évidemment la différence d’âge entre les deux partenaires. Avec Angela Gheorghiu et Roberto Alagna, la situation dramatique perd un peu de son sel car ces deux artistes, alors époux dans la vie, forment un couple physiquement presque trop bien assorti. Qu’importe cette entorse à la vérité dramatique, pourtant, quand les deux chanteurs sont aussi excellents que dans cette production luxueuse réglée par Nicolas Joël, l’actuel patron de l’Opéra de Paris.
Les décors d’Ezio Frigerio sont un régal pour l’œil, et les costumes siéent à la perfection à chacun des personnages. Angela Gheorghiu est meilleure comédienne que son époux et parvient à brosser un portrait tout en finesse de cette femme mûre qui affronte le qu’en dira-t-on. La voix est superbe, reposée, large mais non grasse et rappelle, par sa perfection d’intonation et sa rondeur opaline, les grands enregistrements d’opérette viennoise qu’ont effectués une Elisabeth Schwarzkopf ou une Lisa della Casa. Roberto Alagna est moins subtil, mais comment résister à un timbre aussi solaire, aussi extraverti et juvénile dans son désir touchant de faire de l’effet ? Le deuxième couple, confié aux gosiers experts de Lisette Oropesa et Marius Brenciu est à peine moins spectaculaire, alors qu’on découvre avec plaisir, dans la longue liste des comparses, le nom de Samuel Ramey dont la voix passablement fatiguée donne pourtant de Rambaldo une image empreinte d’une émouvante nostalgie. La direction de Marco Armiliato ne donne pas trop de poids à un orchestre plutôt nourri et parvient presque à créer cette impression de légèreté sans laquelle toute opérette sombre dangereusement dans le sentimentalisme de mauvais aloi. Certes, Puccini ne veut se restreindre dans les effusions amoureuses, mais elles sont ici abordées avec une telle légèreté de touche que la magie opère immédiatement. A recommander à tout amateur désireux de découvrir un visage encore trop peu connu du compositeur italien.
1 DVD EMI 6 316 18

Verdi : Rigoletto


couverture Rigoletto
En juin 2008, Juan Diego Flórez se risquait à aborder son premier rôle verdien à Dresde. Après quelques représentations de cette nouvelle production de Rigoletto où il chantait le Duc, il annonçait pourtant qu’il ne voulait pas poursuivre dans cette voie afin de ne pas mettre en péril la légèreté de son aigu qui le prédestine aux premiers emplois dans les opéras de Rossini et ceux des compositeurs du premier romantisme italien. Ce document est d’autant plus précieux qu’il donne raison au ténor tout en offrant à l’amateur l’occasion d’entendre un timbre idoine pour le personnage de Casanova superficiel imaginé par Verdi. Les deux airs sont chantés avec une suprématie technique qui permet de mesurer tout ce que le compositeur a su reprendre de ses prédécesseurs sans rien perdre de son naturel : le premier air montre une nette filiation avec les grands moments réservés aux ténors dans les opere serie du maître de Pesaro alors que le brio du fameux air La Donna è mobile n’a jamais paru aussi divinement scélérat que dans cette approche pétillante dont la légèreté ne camoufle en rien le cynisme. C’est dans l’air qui ouvre le 2e acte, lorsque le séducteur est confronté à ses courtisans, que les limites du timbre se font subitement sentir et donnent raison à un artiste sage qui ne veut forcer sa nature.
La Gilda de Diana Damrau est tout simplement exceptionnelle : l’aigu facile, le médium large et le grave superbement ‘assis’ de cette chanteuse d’exception (qu’on entendra à Genève dans Les Puritains au début 2011) permettent à l’héroïne de damer avec efficacité le pion au ténor-vedette. Želiko Lučić est un baryton au timbre sonore, parfois même brutal, qui convient idéalement à la conception scénique qui fait de Rigoletto un être à la fois pitoyable et méprisable jusqu’à la caricature. Fabio Luisi choisit des tempi médians pour mettre en valeur le raffinement d’une instrumentation que les membres de la Staatskapelle de Dresde abordent avec le même soin que s’il s’agissait d’un chef-d’œuvre mozartien… La mise en scène de Nikolaus Lehnhoff agace parfois par son parti pris de laideur, notamment dans les costumes, mais quelques sublimes images dans l’acte final et un respect réjouissant des péripéties prévues dans le livret dédommagent amplement l’amateur qui peut se régaler d’une interprétation musicale cherchant son égale loin à la ronde.
1 DVD Virgin 509996

Eric Pousaz

Publié dans Scènes Magazine No. 229

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