Sélection CD d’avril 2011 : Divas & divo

, par  Eric POUSAZ, François JESTIN , popularité : 23%

Strauss : Lieder par Diana Damrau



L’héroïne des récents Puritains genevois aborde ici un de ses répertoires de prédilection. La généreuse collection de mélodies de Richard Strauss (d’où sont absents les plus connus Quatre derniers Lieder) permet au soprano allemand de faire une impressionnante démonstration de l’étendue de ses moyens expressifs. Du legato sensuel de la Sérénade Op. 17 No 2 aux envolées aériennes du Morgen ! Op 27 No 4, elle parcourt avec élégance toute une panoplie d’émotions dont elle nous fait partager le léger frémissement. La voix s’avère d’une stabilité radieuse dans la Berceuse Op 41, nous invite à partager avec douceur l’émoi d’une mère devant son enfant (Meinem Kinde ou Muttertändelei) sans jamais sombrer dans la minauderie. Une émission d’une précision implacable lui permet de caresser de longues phrases avec un abandon jouissif sans que n’apparaissent ces altérations de couleurs si souvent sensibles chez les interprètes au souffle un brin trop court ; la musique coule avec un naturel et une fluidité qui rend admirablement justice à une écriture mettant en valeur tous les registres de l’interprète. Christian Thielemann et les instrumentistes de L’Orchestre Philharmonique de Munich rivalisent de précision pour offrir à ce timbre idéalement charnu un accompagnement musical qui en souligne la richesse sans menacer de l’étouffer sous un excès de sentimentalité. Un grand disque qui permet à l’auditeur de découvrir un terrain souvent délaissé par les interprètes d’abord soucieux de configurer leur programme en fonction des ‘tubes’ au succès assuré. (1 CD Virgin)

Diva / Divo par Joyce di Donato



Le mezzo soprano chaleureux de Joyce DiDonato se déploie avec autant de bonheur dans les rôles de travestis que dans les grandes scènes réservées aux héroïnes féminines. Ce disque, d’une durée supérieure à quatre-vingts minutes, fait alterner les pages ‘masculines’ et ‘féminines. La cantatrice passe avec une aisance suprême du Roméo de Bellini à la Juliette de Berlioz, de la Susanna des Noces au Chérubin du même ouvrage, de la Cendrillon de Rossini au Prince Charmant de la Cendrillon de Massenet. La lecture d’un tel programme pourrait faire penser à un tour de force privé de toute légitimité musicale ; c’est compter sans l’art du mezzo américain à caractériser avec acuité chacun des personnages qu’elle incarne. La voix, qu’on a pu admirer dans la récente Donna del lago genevoise, parcourt toute l’étendue du registre avec une clarté qui rend chaque note parfaitement expressive, même lorsque la vocalise (comme chez Rossini, par exemple) menace de noyer l’expressivité du message musical sous le brio de l’ornementation. Les émois amoureux du Compositeur d’Ariadne auf Naxos sont parcourus d’une vibration qui confère au timbre une sorte de voile frémissant de sentiments non avoués : bien qu’il ne s’agisse que d’un court extrait, la magie du théâtre reste tout le temps sensible dans ce court extrait de moins de quatre minutes comme dans les airs plus développés (tel le sublime Se mai senti spirarti que chante le Sesto de Gluck dans La Clémence de Titus) où la chanteuse parvient à rendre sensible un personnage dans toute sa complexité psychologique. Du grand art ! L’accompagnement que dirige Kazushi Ono à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon aurait pu être plus varié ; il est ici seulement adéquat sans parvenir, toutefois, à gâcher durablement le plaisir que procure un tel tempérament vocal…(1 CD Virgin avec textes en français)

A Lesson In Love, Kate Royal



Titulaire du Kathleen Ferrier Award en 2004, Kate Royal est un nom encore peu connu chez nous bien qu’elle ait déjà fait des débuts remarqués au Covent Garden Opera de Londres, au Met de New York et à l’Opéra de Paris. Sa voix de soprano lyrique est d’une magnifique ampleur et garde toute sa souplesse dans l’aigu même lorsque la pression augmente. Son récital est un modèle du genre : composé de quatre parties (Attente, Rencontre, Mariage, Trahison), il rassemble des mélodies de compositeurs aussi différents que Wolf, Liszt, Debussy, Tosti, Cantaloube ou Copland. Le fil conducteur s’avère efficace et permet, malgré les disparités de style, de brosser un tableau incroyablement varié des divers états d’âme d’un être amoureux. De plus, il invite l’auditeur à découvrir des langages musicaux auxquels il n’aurait peut-être pas prêté attention en d’autres circonstances et d’élargir ainsi sensiblement son horizon. Les découvertes sont nombreuses, même chez un Schubert dont le Du liebst mich nicht, placé entre Brahms, Britten, Wolf et Copland, s’écoute soudain avec des oreilles renouvelées. L’interprète veille à ne pas surcharger les mélodies d’intentions dramatiques ; la voix reste plutôt en retrait, invitant l’auditeur à se concentrer sur le texte autant qu’à déguster les finesses de ces croquis musicaux. On ne sait qu’admirer le plus : la clarté de l’énonciation des vers (elle chante en quatre langues), la variété de l’intonation dans la nuance ou la pure beauté du son sur l’ensemble de la tessiture comblent les attentes les plus élevées ; seules quelques notes aiguës légèrement plus tendues que les autres rappellent le jeune âge d’une cantatrice à qui il n’est pas difficile de prédire maintenant déjà une belle carrière. Le pianiste Malcolm Martineau se révèle un accompagnateur attentif au jeu imaginatif qui n’attire pourtant jamais indûment l’attention sur soi. En vrai partenaire, il dit ce que la voix préfère taire et ajoute encore par là-même à la richesse expressive de ces mélodies dont on ne se lasse pas de découvrir les beautés secrètes. (1 CD EMI avec textes).

Haendel : Giulio Cesare par Natalie Dessay



Dans ce disque, la cantatrice française a rassemblé les grandes scènes que le compositeur a réservées à Cléopâtre dans son opéra le plus célèbre, le tout étant complété par quelques extraits instrumentaux tirés du même ouvrage. On connaît les qualités immenses de Mme Dessay : mais force est de reconnaître qu’il ne suffit pas de posséder un suraigu parfait ou de déroules les vocalises les plus folles sur un rythme d’enfer pour imposer le personnage. Cléopâtre est aussi une séductrice, une manipulatrice, - et là, les limites de l’art de l’artiste française deviennent patentes. Tous les airs se ressemblent, si ce n’est que certains sont vifs et d’autres lents. Les couleurs de la voix varient peu, même dans les moments où l’ornementation devrait permettre à l’interprète d’ajouter une touche plus personnelle à son portrait de reine. S’il est difficile de résister à l’enthousiasme que suscite l’incroyable agilité virtuose d’un timbre qui peut littéralement tout, il est tout aussi difficile de croire que ces délires vocaux sont ceux d’une des figures mythiques de l’Antiquité qui a le plus fasciné le public pendant des siècles. Bien sûr, le compositeur a tout fait pour transformer son héroïne en apôtre de la virtuosité absolue, mais le théâtre réclame ses droits, notamment dans le deuxième acte, où les moyens de séduction de l’interprète conservent tout l’artifice du théâtre au lieu d’évoquer une apparition céleste, ou dans le troisième acte, où Cléopâtre, vaincue, se lamente sur son sort de reine déchue sans parvenir à susciter une vraie émotion chez l’auditeur. Avec Nathalie Dessay, tout cela s’écoute comme de la belle musique, non comme de la musique qui se mettrait au service d’une situation théâtrale à laquelle on aimerait croire. Emmanuelle Haïm accompagne brillamment l’héroïne avec le concours des instrumentistes du Concert d’Astrée qui donnent à la musique de Haendel un lustre et un élan irrésistibles. (1 CD Virgin avec textes en français)

Eric Pousaz

Santo par Juan Diego Florez



Comme ses illustres prédécesseurs (on pense aux fameux « trois ténors »), Juan Diego Florez sacrifie au rite des airs religieux et chansons de Noël, dans ce CD paru pour les fêtes de fin d’année 2010. Ceci n’est que très partiellement vrai (on peut trouver quand même 3 ou 4 plages un peu trop ressassées ou sirupeuses, sur un total de 13), tant le choix de la majorité du programme convient aux moyens du ténor péruvien. C’est encore dans des extraits de messes de Rossini et Donizetti – ses chevaux de bataille – qu’il prouve le mieux à nouveau sa virtuosité sans égale aujourd’hui. Ses incursions dans Haendel (le Messie) ou Haydn (die Schöpfung) mettent en valeur l’élégance de sa ligne de chant, tandis que le dernier morceau « Santo », annoncé comme composé par Florez même (mais on détecte des mélodies sud-américaines déjà entendues…), est moins convaincant. L’orchestre du Comunale de Bologne est placé sous la baguette vivante de son directeur musical, Michele Mariotti. (1 CD DECCA)

François Jestin

Publié dans Scènes Magazine No. 231

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