Entretien : Stéphane Bullion

, par  Stéphanie NEGRE , popularité : 14%

Stéphane Bullion a été nommé danseur étoile de l’Opéra de Paris le 2 juin 2010 à l’issue de la dernière représentation de la saison de La Bayadère de Rudolf Noureiev où il interprétait le héros, Solor. Dès la rentrée, on le retrouvera dans le programme consacré à Roland Petit où il dansera, en alternance, les rôles du Loup, dans Le Loup, et du jeune homme dans Le jeune homme et la mort.

Pouvez-vous nous rappeler votre parcours ?
Stéphane Bullion : J’ai débuté la danse à 10 ans dans un cours privé de la région lyonnaise. Tout de suite, cela m’a beaucoup plu, pour le côté sportif et par curiosité pour ce nouveau mode d’expression. Je suis ensuite entré au conservatoire de Lyon où j’ai eu comme professeur Gilles Brinas, ancien danseur de Béjart. A 13 ans, j’ai été admis à l’école de danse de l’Opéra de Paris. Je garde d’excellents souvenirs de mes premières années à l’école de danse. Les 1ère et 2ème divisions ont été plus dures, avec l’enjeu de réussir à faire de la danse mon métier et d’intégrer la compagnie. J’avais peur de l’échec. A 17ans, je suis entré dans le corps de ballet de l’Opéra, ce qui a été un soulagement. Je n’avais plus l’inquiétude de trouver du travail, j’allais pouvoir vivre de ce que j’aimais, de ce qui faisait partie de ma vie. Brigitte Lefèvre m’a fait confiance très tôt et, dès le grade de coryphée, j’ai eu des rôles passionnants comme le faune dans l’Après midi d’un faune et Paris dans Roméo et Juliette avec Elisabeth Maurin. Ce sont des rôles qui m’ont captivé tout de suite.

Quelles sont les personnes qui ont compté dans votre parcours ?
Au niveau artistique, Ghislaine Thesmar, Agnès Letestu, Wilfried Romoli, Nicolas Leriche ont toujours été derrière moi pour me soutenir, même dans les périodes de doute. Quand on a le soutien de tels gens, c’est très important. J’ai appris énormément en les regardant, en dansant avec eux, en construisant un spectacle, un rôle avec eux. Je citerai aussi les chorégraphes Edouard Lock, Youri Grigorovitch, Roland Petit, John Neumeier et Maurice Béjart. Ce sont de telles personnalités ! J’ai beaucoup appris aussi en les regardant travailler, expliquer une intention, comment habiter un mouvement. Manuel Legris m’a pris dans son groupe pour danser à l’étranger et découvrir d’autres rôles. Il y aussi Clothilde Vayer, maître de ballet, qui m’a fait travailler La Dame aux camélias, La Bayadère et Ivan le terrible, très importants dans ma progression. Cette nomination c’est grâce à tous ces gens et à aussi tous ceux que j’oublie.

Stéphane Bullion dans « La Dame aux camélias »
Photo Sébastien Mathé

Quels sont les rôles qui vous ont marqué et pourquoi ?
Un rôle correspond à un apprentissage technique et à l’interprétation d’une psychologie. Les rôles d’Armand dans La Dame aux camélias de J. Neumeier ou de Morel dans Proust de R. Petit m’ont permis de me révéler à moi-même. On a tous une part de ces personnages mais il y a des sentiments que, par pudeur, j’avais du mal ou n’osais pas exprimer. Je ne savais pas si cela serait lisible sur scène. Au départ, sans doute de part ma nature pudique, j’étais plus à l’aise dans les rôles sombres comme Rothbart dans Le Lac des cygnes, Tybalt dans Roméo et Juliette ou Ivan dans Ivan le terrible. J’avais une facilité naturelle à aller vers ces personnages. Avec Morel, j’ai eu une sorte de révélation : je pouvais aller vers des rôles plus solaires, plus lumineux. Ce rôle m’a ouvert de nouveaux horizons artistiques, m’a permis d’aller plus loin. Avant lui, par peur, je me limitais. Le travail de préparation en studio est très important pour moi, c’est là où je trouve les clés des rôles qui ne me sont pas évidents, pour lesquels je me sens maladroit dans l’interprétation.

Qu’est-ce qui vous faisait peur dans le personnage d’Armand de La Dame aux camélias ?
C’est d’abord un gros défi technique. Ensuite, d’un point de vue dramatique, il y a beaucoup de nuances, de l’élan amoureux passionné du début au chagrin, en passant par la joie amoureuse à la campagne, la plénitude. Il faut créer une cohérence, garder un fil conducteur sur la durée du ballet pour passer d’un état émotionnel à l’autre en vivant chaque instant au présent, sans anticiper sur la scène suivante. Pour moi, la joie n’est pas évidente à danser avec sincérité. Afficher un sourire artificiel, je n’y arrive pas. Je ne peux pas sourire si mon corps ne sourit pas, si un mouvement technique m’inquiète. Ensuite, j’avais vu plusieurs interprétations qui m’avaient beaucoup plu et j’avais l’impression de ne pas avoir physiquement les lignes qu’il fallait. Je n’arrivais pas à me projeter dans les manières de danser que j’avais vues. Je doutais de ma capacité à être Armand, j’avais peur de massacrer le rôle.

Comment abordez- vous un rôle ?
Je vais chercher la façon dont le rôle me vient, avec mon vécu, ma sensibilité mais je n’essaie pas de le réinventer. J’ai besoin de me raccrocher à du ressenti personnel pour pouvoir arriver une émotion. J’ai du mal à fabriquer une émotion théoriquement. Je vais aussi me documenter. Pour Caligula, j’ai lu une biographie de l’empereur, pour La dame aux camélias, la pièce de Dumas. Pour Ivan, j’ai regardé le film d’Eisenstein et des photos des précédents interprètes. Après le personnage se construit avec le chorégraphe s’il est là, sinon avec le maître de ballet ou le répétiteur. Celui-ci donne une idée d’intention que j’essaie de traduire avec ma sensibilité. Une fois que les pas sont appris, pour la construction du personnage, je vais faire une proposition et j’échange avec mes partenaires et le maître de ballet. Pour La Bayadère, j’ai beaucoup discuté avec Nicolas Leriche et Delphine Moussin et pour Proust, avec Agnès Letestu et Hervé Moreau.

Stéphane Bullion dans « La Bayadère »
Photo Sébastien Mathé

Comment avez-vous abordez le personnage de Solor ?
Pour moi, c’est une reprise mais avec une nouvelle partenaire, Delphine Moussin dans le rôle de Nikia. Le personnage va donc être différent, sa relation avec Nikia ne va pas être tout à fait la même. Retravailler un rôle m’apporte de nouvelles idées. Pour moi, Solor est à la fois héroïque et naïf. Il croit qu’il va pouvoir épouser la princesse Gamzatti et vivre en parallèle son amour pour la bayadère. Ce n’est pas un cynique, il est réellement très amoureux de Nikia mais son rang social l’oblige à épouser une princesse. Celle-ci en revanche sait ce qu’elle veut : elle est amoureuse de Solor et elle va éliminer Nikia. Avec Stéphanie Romberg, qui interprétait Gamzatti, nous avons voulu rendre cela dans le deuxième acte, la scène des noces où Nikia va mourir. C’est Gamzatti qui retient les mains de Solor et l’oblige à se retourner vers elle, condamnant ainsi Nikia à la mort.

Solor aurait pu repousser Gamzatti et courir vers la Nikia ?
C’est vrai, il ne l’a pas fait mais c’est plus de lâcheté… Quelques secondes de lâcheté dramatique. Cette scène est très courte et décisive. D’ailleurs, au troisième acte, Solor se retire du monde, choisissant ainsi définitivement Nikia.

Quels sont les rôles et les chorégraphes qui vous attirent maintenant ?
Il y a des rôles que j’aimerais danser à nouveau. Quand on les danse une saison, on essaie d’aller le plus loin possible mais on part de zéro. Dans une reprise, on ne repart pas de zéro. On peut enrichir le rôle avec sa maturité. J’aimerais redanser Tybalt, Ivan le terrible, Lucien d’Hervilly dans Paquita. C’est un ballet qui m’a beaucoup plus par sa légèreté. Pour les rôles, le jeune homme dans Le jeune homme et la mort est très tentant. Il y a beaucoup de chose à y mettre de soi, il y une intensité qui me plaît. J’ai envie de retravailler avec Mats Ek, j’ai beaucoup d’admiration pour lui. J’adore son langage, sa gestuelle. J’aimerais retravailler aussi avec Jiri Kilian que j’ai rencontré pour la première fois pour Kaguyahime et Nicolas Paul avec qui j’ai travaillé plusieurs ballets dont, cette année, Répliques.

Comment avez-vous abordé votre rôle du Mikado dans Kaguyahime ?
Le Mikado a une position à part dans le ballet. C’est une figure hiératique, froide, très différente des autres personnages. Son entrée impose un ton. C’est un empereur qui veut posséder Kaguyahime de manière implacable, sans sentiment et qui déclenche une guerre pour parvenir à ses fins. Ses deux compagnons sont là pour lui apporter Kaguyahime. C’est l’image du grand drap doré. Le Mikado est dans le registre de la possession c’est ce que j’ai voulu faire transmettre dans ce ballet qui n’est pas narratif mais plutôt dans la symbolique.

La chorégraphie vous tente-t-elle ? sinon avez-vous d’autres aspirations artistiques ?
J’ai beaucoup d’admiration pour les gens qui ont le talent de la chorégraphie. Cela demande beaucoup de travail et le courage d’exposer quelque chose de très personnel. Je ne m’en sens pas capable.
Je consacre beaucoup de temps à la danse car c’est ma vie. La carrière d’un danseur est courte et je ne veux pas la faire à moitié. J’aime beaucoup la photographie que j’ai apprise tout seul. J’aime photographier la nature, les animaux, des scènes de rue, les gens, des scènes de ballet, des répétitions. Cet art me permet de m’échapper, de ne plus penser à la danse mais pour mieux y revenir après, avec un regard neuf.

Propos recueillis par Stéphanie Nègre

Voir en ligne : Opéra de Paris

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