Paris : Chronique des concerts no. 233

, par  David VERDIER , popularité : 8%

La déferlante mahlérienne ne ralentit pas dans les salles parisiennes, au risque d’étouffer -sentimentalement bien sûr - l’auditeur moyen qui voudrait se précipiter sur le moindre épisode de cette longue série commémorative.

Après la conclusion du cycle complet par Valery Gergiev en mars à Pleyel, c’est au tour de Daniele Gatti de finir le sien au Châtelet. Bien sûr, les comparaisons sont très relatives, compte tenu des qualités très différentes des orchestres et des chefs. Disons simplement que la proximité des dates n’a pas joué cette fois-ci en faveur du chef italien. Son interprétation de la 7e symphonie ne manque ni d’ampleur ni d’expression mais se heurte à la volonté d’explorer le détail de la partition par le seul moyen de la rythmique. A ce jeu-là, les cuivres du National de France sont dangereusement exposés et les accrocs finissent par se disséminer dans tous les autres pupitres, comme paralysés par l’enjeu.

Daniele Gatti

Quelques jours plus tard, Jean-Efflam Bavouzet rejoignait les mêmes au Théâtre des Champs-Elysées dans un programme Beethoven-Strauss-Ravel. Si choix du 3e concerto de Beethoven en guise d’ouverture ne pèche pas par son originalité, il y a fort à parier que Bavouzet ne soit pas l’interprète le plus iconoclaste que nous connaissions dans ce répertoire. La variété des nuances est fort policée et le toucher très convenu, sans qu’on puisse toutefois lui reprocher ce qui chez d’autres se rapprocherait aisément de la mièvrerie (on ne citera personne). Le mouvement lent reste le passage le plus intéressant de cette interprétation, surtout si l’on considère le jeu de question-réponse entre le soliste et l’orchestre juste avant l’explosion finale, brillamment menée par Gatti.

Jean-Efflam Bavouzet

La Suite du Rosenkavalier de Richard Strauss et la Valse de Ravel figuraient déjà au programme de l’ONF dans cette même salle il y a deux ans. Dans Strauss, la battue de Daniele Gatti se fait à plusieurs reprises assez routinière et il y a peu à parier que cet enchaînement de valses très bonbons et crème fouettée trouvera son public outre-Atlantique lors de la tournée qu’entame l’orchestre. A choisir, il faut bien se rendre à l’évidence et considérer que Ravel sied mieux au niveau technique actuel de l’orchestre. Sans parler d’ivresse pour autant, on a le sentiment que cette célébrissime page trouve rapidement sa vitesse de croisière. Ce qui manquait au Chevalier à la Rose se libère parfaitement ici - à savoir, un sens de la couleur et une mobilité rythmique assez impressionnante.

Paavo Järvi

Dans la série des concerts qui auraient mérité de s’arrêter (ou de débuter) à l’entracte, on ne manquera pas de signaler celui de Paavo Järvi à Pleyel à la tête de l’orchestre de Paris. Parent pauvre et mal aimé du public français, Sibelius a trouvé dans le nouveau directeur de l’Orchestre de Paris un serviteur émérite. La fluidité et la splendeur des panoramas sonores de la 5e symphonie prennent sous sa baguette une dimension inédite. Quel dommage d’avoir fait précéder cette réussite totale des très anecdotiques Danses de Maurice Duruflé et un 2e concerto de Brahms totalement improvisé par Lars Vogt… Autre frustration, dans un style totalement opposé, le concert Herreweghe-Zehetmair au Théâtre des Champs Elysées. Le très rare concerto pour violon de Schumann était pour une fois à la hauteur de nos espérances, du moins en ce qui concerne le soliste. L’orchestre n’est pas parvenu à se hisser à sa hauteur, ce qui a créé un décalage expressif entre des lignes harmoniques très inspirées et un fond grisâtre et souvent très faux.

Pianiste assez discret sous nos latitudes, Philippe Bianconi semble porter comme une malédiction sa médaille d’argent au concours Van Cliburn dans les années quatre-vingt. Le public du Théâtre des Champs-Élysées n’était pas venu en nombre suffisant ce soir-là pour offrir un auditoire digne de ce nom au pianiste français. Tout au plus, se contentera t-on de remarquer que l’enthousiasme et la concentration faisait bon équilibre avec la faible nombre de fauteuils occupés. L’entrée en matière proposait les deux rhapsodies opus 79 de Brahms – choix délicat pour ouvrir un programme, surtout quand le pianiste se heurte comme ici à la tentation du "gros son" compact. Dans la sol mineur, les rubatos émollients se déplient sur un fond dynamique très sonore, accentué par des effets de pédale envahissants. Le second thème manque de s’arrêter à chaque mesure, noyé dans un halo sonore assez artificiel. La deuxième rhapsodie en si mineur s’ouvre en agrégats de notes hirsutes avec une main gauche instable au possible. Beaucoup de son mais sans charpente, comme si la souplesse de l’avant bras conduisait une ligne délibérément trop souple malgré une intensité et un engagement évident.

Philippe Bianconi

Cette dynamique un peu uniforme disparaît heureusement quelque peu dans les DavidsbündlerTänze de Schumann. Philippe Bianconi trouve ici un terrain à la mesure de son jeu sans affectation ni vanité. On reste admiratif devant la capacité du pianiste à jouer cette pièce de mémoire (comme toutes celles qui composent ce récital d’ailleurs). On en viendrait presque à regretter cette nécessaire concentration qui produit par endroits un son plus resserré et digital que réellement schumanien, au sens d’Alfred Cortot ou Walter Gieseking pour ne citer que ces deux noms. C’est dans Ravel que le pianiste français exprime sa touche personnelle la plus sensible. Son Gaspard de la nuit est impressionnant d’à-propos et de vérité poétique. Ondine libère ses harmonies vibrionnantes avec une justesse confondante, sans que la tension ne se relâche d’un bout à l’autre. La lumière fantomatique très glauque du Gibet est parfaitement dosée, ainsi que la course échevelée de Scarbo – à la fois virtuose et fantasque. L’enchaînement avec le prélude opus 45 et le scherzo n°2 opus 31 de Chopin rappellent un ton beaucoup plus convenu ; il est vrai que des autoroutes sentimentales pareilles ne peuvent guère surprendre les habitués de ce genre de récital.

David Verdier

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