Paris : Cranach et son temps

, par  Régine KOPP , popularité : 26%

Lucas Cranach (1472-1553) est un des artistes majeurs de la Renaissance germanique, méconnu hélas du public français. Pourtant, en ce début d’année, le nom de ce génie si fécond et polyvalent occupe le devant de la scène culturelle et médiatique française.

Il y a eu tout d’abord l’appel aux dons du public pour aider le musée du Louvre, qui possède déjà sept œuvres du maître allemand à acquérir Les Trois Grâces (1531) de cet artiste et éviter que l’œuvre ne quitte la France, mais il y a surtout l’hommage consacré à cet artiste par le musée du Luxembourg, qui rouvre ses portes après une période de troubles et d’intrigues, à laquelle le Sénat a mis un terme, en confiant la programmation à la réunion des musées nationaux, premier organisateur d’expositions en France. Trois axes de programmation ont été privilégiés : la Renaissance en Europe, l’art et le pouvoir ainsi que le palais, le jardin et le musée.

Le triomphe de la beauté ...
En accueillant cette exposition consacrée à « Cranach et son temps », montrée auparavant au Palais des beaux-arts de Bruxelles mais légèrement modifiée, totalisant soixante-quinze œuvres (tableaux et gravures), et organisée par l’historien d’art Guido Messling, le musée du Luxembourg renoue avec sa tradition d’expositions-événements, synonymes aussi de longues files d’attente.
C’est donc la dimension européenne de l’art de Lucas Cranach que l’exposition veut montrer, mettant en regard ses œuvres avec celles d’autres artistes de son temps, Dürer (1471-1528) bien sûr, dont il est l’exact contemporain et dont les gravures circulent, mais aussi Quinten Metsuys (1466-1530) ou celui qui fut son prédécesseur comme peintre officiel à la cour du prince-électeur de Saxe, Frédéric le Sage, le Vénitien Jacopo de’ Barbari (1445-1516). Le parcours épouse partiellement la chronologie mais insiste surtout sur la richesse et l’originalité de sa carrière d’artiste, jalonnée de rencontres déterminantes avec les protagonistes de la vie politique et religieuse de l’époque, bouleversée par la Réforme et dont il fera le portrait : Luther, le prince-électeur Frédéric le sage, le roi Ferdinand Ier, Marguerite d’Autriche.

... et de la grâce
Dès la première salle, le visiteur est impressionné par le regard de l’artiste qui interroge le spectateur dans cet unique Autoportrait (1531) autonome d’un Cranach presque sexagénaire. Une salle dédiée essentiellement au thème iconographique des crucifixions, dont la première œuvre connue de Cranach, d’un style très expressif, La Crucifixion (vers 1500), peinte pour Notre dame des Ecossais à Vienne, où il séjourne de 1500 à 1504, sachant répondre aux goûts de ses commanditaires avec des tableaux où les scènes bibliques ou mythologiques se fondent dans un décor végétal foisonnant et qui plaisent. Des succès qui le feront quitter Vienne pour Wittenberg, à la cour du puissant prince-électeur, Frédéric III le Sage, qui le nomme peintre officiel. Il y établit son atelier, véritable entreprise d’une quinzaine de personnes, d’où sort une production qui, par la diversité des thèmes, mais aussi la quantité, n’a pas son pareil. Ce que montrent les salles suivantes, qui réunissent des portraits du prince-électeur, des nobles mais aussi de scènes religieuses comme Le Martyre de Sainte Catherine (1508/09) d’une qualité d’exécution exemplaire.
Le thème de Lucrèce, se poignardant après avoir été violée, compose tout un mur et réunit des œuvres de Cranach, père et fils mais aussi d’autres artistes, ce qui permet la comparaison. Face aux Lucrèce, c’est un mur de vierges somptueuses, que le visiteur est invité à contempler, La Vierge allaitant l’enfant (1515) et La Vierge à la grappe (1520/25), qui marque une évolution vers les personnages élégants de sa maturité, avec un décor paysager à l’arrière plan et témoignent de sa connaissance de représentation des vierges dans la peinture italienne. C’est aussi le cas pour La Vierge à l’’enfant avec le petit Saint Jean-Baptiste (1514) où la composition et les coloris font référence aux maîtres italiens.

Sensualité
Une section centrale est consacrée à la représentation du nu, car ce sont ses figures féminines d’une grande sensualité, empruntées soit au répertoire antique comme Vénus, Diane où à la culture chrétienne comme Eve, qui lui ont assuré un énorme succès. Des images ambiguës cependant où l’érotisme est contrôlé par la morale. Le Jugement de Pâris (1508) est un des premiers nus féminins de Cranach, des nus qui ne sont alors pas de style homogène comme ils le seront vers 1515/20. Une évolution du style qui se voit aussi dans ses différents Adam et Eve, dont l’exposition a réuni toute une série, la version de 1908 est encore proche de celle de Dürer, à l’opposé de celle de 1533, une composition assez plate, qui ne tient plus compte des détails.
Mais le grand tournant dans la carrière de Cranach est évidemment la Réforme. A Wittenberg, il rencontre Luther, qui publie en 1517 ses thèses contre les iniquités de l’église catholique et jouit de la protection de son souverain, Frédéric le Sage. Cranach devient son ami intime, peint de multiples portraits de lui mais participe aussi activement à la diffusion de cette nouvelle doctrine, en mettant son art au service d’une propagande visuelle. Il réalise des images à caractère didactique et produit par exemple un grand nombre de représentations de la charité, un thème qui jouit d’une grande faveur dans les milieux protestants, pour lesquels l’amour du prochain ne procédait pas d’une décision de l’homme de faire du bien mais de la foi en Dieu, seul garant du salut. Les femmes manipulatrices, séductrices, rusées ou assassines, tel est le sujet largement traité par l’artiste et retenu dans la dernière salle. Dans Hercule chez Omphale (1537), Cranach montre comment l’amour rend aveugle. Lorsqu’il peint Salomé tenant la tête de Saint Jean-Baptiste (1526/30), l’aspect séduisant de ce personnage en soi négatif a quelque chose de surprenant. Cranach s’amuse à peindre les ruses féminines, un sujet dans l’air du temps dont Les Amants mal assortis (1522) représentant un vieillard tombant sous les charmes d’une belle, jeune femme, qui n’en veut qu’à sa bourse et La Bouche de Vérité (1525/30), qui nous montre une femme parvenant à abuser de son mari, qui veut la mettre à l’épreuve, sont des versions drôles et cyniques. Une manière de rappeler au visiteur en fin de parcours que les séductrices et les manipulatrices peintes par Cranach continuent de sévir !

Régine Kopp

Du 9 février au 23 mai 2011
www.museeduluxembourg.fr

Voir en ligne : Musée du Luxembourg

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