Paris : Duel d’archets

, par  Christophe IMPERIALI , popularité : 12%

A quelques jours d’intervalle, les deux salles parisiennes les plus prestigieuses recevaient deux des plus fameux violonistes du moment : le 24 mars, Joshua Bell jouait Beethoven au Théâtre des Champs-Elysées ; le 2 avril, Nikolaj Znaider interprétait Elgar à la Salle Pleyel.

Le premier était accompagné par l’Orchestre Philharmonia de Londres, sous la baguette de Riccardo Muti ; le second dialoguait avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France, dirigé par Jukka-Pekka Saraste.
Sans doute, le chef finlandais ne jouit-il pas tout à fait de la même réputation que le maestro italien ; sans doute, le concerto d’Elgar est-il assez loin d’arriver à la cheville de celui de Beethoven ; sans doute le “Philar“, comme on l’appelle ici, ne porte pas la haute tradition du Philharmonia... Ajoutons à cela que les secondes parties de ces concerts étaient consacrées respectivement à la Symphonie Eroïca de Beethoven, et à la Symphonie Inextinguible de Nielsen, et on se dira que, s’il avait fallu choisir, l’affaire aurait été assez simple... et on aurait peut-être tort !

Car pour ma part, j’ai infiniment plus goûté aux vives arrêtes de la trop rare symphonie de Nielsen qu’à une Eroïca noblement nonchalante. Exalté par un Jukka-Pekka Saraste alerte et cinglant, l’Orchestre Philharmonique de Radio France confirme qu’il est non seulement le meilleur orchestre parisien, mais aussi un des seuls ensembles français à pouvoir vraiment jouer dans la cour des grands orchestres européens. Ce soir-là, la vive alacrité de l’orchestre, la netteté des intentions, la variété des couleurs, tout était réuni pour exalter les beautés de cette Symphonie Inextinguible - une œuvre créée en 1916, et dans laquelle se joue un conflit entre les énergies destructrices de la guerre et la sève permanente d’un espoir en la vie. Défendue avec cette ferveur, elle apparaît comme une œuvre majeure du répertoire symphonique du XXe siècle, et le public sortait de la salle, ce soir-là, tout à la fois secoué et grisé par ce qu’il venait d’entendre.

Certes, toutes ces qualités ne suffisent pas à hausser cette “Inextinguible“ à la hauteur vertigineuse où plane l’Eroïca de Beethoven... Mais les attentes ne sont pas les mêmes dans les deux cas : en allant entendre Muti et le Philharmonia dans l’Eroïca, on peut caresser le secret espoir de toucher à ce rare état de grâce qui porte les mélomanes passionnés à sillonner les salles de concert, soir après soir. Et du coup, quand le concert est simplement bon, on en sort déçu.

Mais en l’occurrence, la déception était encore augmentée par la première partie du concert : le concerto pour violon de Beethoven ne passe pas pour ennuyeux... et pourtant c’est bien une impression d’ennui qui se dégageait du jeu très propre, mais absolument sans relief de Joshua Bell, et de l’accompagnement racé, mais sans couleur, du maestro Muti. En bis, le violoniste entonnait, pour la grande joie du public, un “souvenir d’Amérique“ de Vieuxtemps qui lui permettait de montrer la brillante technique dont il dispose. Mais là n’était pas vraiment la question...

Nikolaj Znaider
© Geore Lange

A la salle Pleyel, quelques jours plus tard, c’est à peu près l’inverse qui se passait : il faut être assez résistant pour parvenir à écouter d’une traite l’interminable concerto pour violon d’Elgar en disque... Et pourtant, à peine Nikolaj Znaider commence-t-il à jouer qu’il se passe quelque chose. Chaque phrase paraît intensément vécue, et on regarde avec émerveillement ce colosse tirer les sons les plus tendres de son petit violon, puis s’emporter et projeter un son puissant et lumineux jusqu’au fond de la salle. Cette énergie nous a d’ailleurs valu un épisode cocasse : peu avant la fin du premier mouvement, Nikolaj Znaider s’est précipité sur la première violoniste de l’orchestre et lui a littéralement arraché son instrument des mains, l’échangeant contre le sien en silence, pour poursuivre aussitôt la phrase suivante avec son nouveau violon - et toujours avec ce son magnifique qui tient donc, bel et bien, de l’ouvrier autant que de l’outil. Cet outil, au demeurant, il a fallu le réparer entre deux mouvements et remplacer la corde cassée... cet outil qui n’est autre que le fameux Guarnerius del Gesu avec lequel, il y a exactement un siècle, Fritz Kreisler créa ce concerto d’Elgar qui ne pouvait guère connaître de plus bel centenaire que de renaître ainsi sous l’archet poétique de Nikolaj Znaider...

Christophe Imperiali

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