Paris, Grand Palais, Louvre, Orsay : Picasso et les maîtres

, par  Régine KOPP , popularité : 16%

En ces temps de morosité et de crise financière mondiale, l’art serait-il
le dernier des refuges pour échapper à l’angoissante réalité ? A voir les queues qui se forment devant le Grand Palais, pour aller voir l’événement artistique de la rentrée, et à en croire les organisateurs qui attendent 10’000 personnes par jour, l’exposition Picasso et les maîtres est non seulement bonne pour figurer dans le livre des records mais est aussi un moment de bonheur.

Avec 210 œuvres, issues des collections publiques et privées, nationales et internationales, les plus prestigieuses, l’exposition présentée comme un premier bilan – orchestré par la directrice du Musée Picasso, Anne Baldassari, et le conservateur chargé de l’art contemporain au Louvre, Marie-Laure Bernadac – ne prend pas la forme d’une rétrospective mais d’un dialogue artistique d’un génie créateur avec ses maîtres.
Une confrontation entre présent et passé, au-delà des ruptures stylistiques et des innovations formelles, qui propose un parcours thématique et chronologique, avec l’œuvre de Picasso pour seul guide. Au Grand Palais, sont conviés tous les maîtres espagnols, français, allemands, italiens, flamands, que l’artiste étudie, s’approprie, déconstruit. Au Louvre, c’est une vingtaine de variations picturales et graphiques réalisées dans les années cinquante par Picasso, d’après les Femmes d’Alger dans leur appartement (1834) de Delacroix. Quant au musée d’Orsay, il présente une quarantaine de tableaux, dessins, maquettes réalisées par Picasso, entre 1954 et 1962, d’après Le Déjeuner sur l’herbe de Manet.

Détournement / dénaturation
En ces trois lieux, l’idée essentielle est de montrer au visiteur en quoi la démarche de Picasso est différente de celle des autres artistes. Les commissaires de l’exposition parlent de cannibalisme pictural, pour définir cette nouvelle stratégie déployée par Picasso, en rupture avec les procédés académiques de transmission et de reproduction de la tradition, au profit de nouvelles figures de détournement ou de dénaturation. Les maîtres ne sont pas là pour être imités, mais pour lui permettre d’inventer d’autres formes, un autre style, une autre esthétique.
Construite sur deux étages du Grand Palais, cette exposition regroupe dix sections qui reprennent les thèmes traités par l’artiste, tout au long de sa vie : portraits et autoportraits, modèles, les couleurs, les variations, les natures mortes et vanités, les grands nus. Dès la première salle, le visiteur est interpelé par le regard perçant de l’autoportrait, Yo Picasso (1901), entouré insolemment des « Têtes » de Rembrandt, Goya ou Greco ou de celles de ses contemporains, le trio des modernistes subversifs Cézanne, Van Gogh et Gaughin.

Filiations
Cette première salle qui évoque les filiations symboliques et stylistiques, n’oublie pas de mentionner son père, Portrait de José Ruiz-Blasco (1895), qui a aussi été son premier maître et dont la légende dit qu’il aurait renoncé à la peinture, en comprenant le génie de son fils. A l’âge de onze ans, Picasso suit les cours de l’académie des Beaux-Arts de Madrid et découvre les modèles archaïques et primitifs, la statuaire ibérique, gréco-romaine, les fresques pompéiennes. Le visiteur se prendra au jeu des rapprochements. Ce sont les femmes au bord de la mer, les baigneuses, les Grâces, empruntant leurs motifs à Puvis de Chavannes, Renoir ou Cézanne, qui l’inspirent. La Baigneuse (1885) de Renoir nous semble plus voluptueuse et sensuelle que La Grande Baigneuse (1921) de Picasso, plus hiératique et la beauté sauvage de La Coiffure (1906) de Picasso nous séduira plus que Jeunes filles au bord de la mer (1879) de Puvis de Chavannes, plus rigide.

Révolte
La période bleue autour de 1901 choisit la couleur emblématique de la révolution en peinture et permet à l’artiste de revendiquer son camp, celui de Manet, Cézanne ou Van Gogh. A cette dimension chromatique s’ajoute un expressionisme qui déforme les figures, inspiré par Greco : marginaux, nains, moines, illuminés hantent Picasso. Peintures noires des années 1896/98, il emprunte ses couleurs sombres à Greco, Goya et Vélasquez, la rigueur géométrique, l’ascèse plastique à Zurbaran ou Ribera. Il ne faut donc pas s’étonner que Démocrite de Ribéra (1630) voisine avec le Portrait d’Ambroise Vollard (1910).

L’exposition accorde une place centrale au sujet des Variations. Variations sur les Femmes d’Alger de Delacroix, dès 1954. Un dialogue exceptionnel que l’artiste poursuit avec Les Ménines d’après Vélasquez en 1957, où il s’intéresse d’abord à l’ensemble de la scène, avant de se concentrer sur le personnage de l’Infante. S’il s’agit dans Les Ménines d’une représentation du pouvoir, elle se radicalise chez Picasso et la dimension solennelle chez Vélasquez se métamorphose en grotesque chez Picasso. De même, lorsque Picasso reprend le sujet de L’Enlèvement des Sabines de Poussin, le sujet lui permet des variations pour dénoncer la guerre, la haine et la cruauté, et donneront le chef d’œuvre de Guernica.

Le visiteur retrouvera la révolte de l’artiste face aux horreurs de la guerre, dans toute la partie consacrée aux natures mortes. Car, contrairement à Goya, un maître qu’il vénère, les pièces de boucherie ne sont plus prétextes à peinture mais cris de douleur et de désespoir. Mais par ailleurs, il poursuit aussi la tradition des natures mortes, en tenant compte de la tradition française de Chardin à Cézanne. Plaisir des yeux garanti dans la section des Figures, consacrée aux portraits féminins. Portraitiste iconoclaste, Picasso établit cependant de subtiles équivalences entre ses œuvres et celle des ses maîtres, Goya, Manet, Ingres, Van Gogh ou Cézanne : Fernande à la mantille (1905) répond à La Comtesse del Carpio de Goya, Olga au col de fourrure (1923) à Madame Moitessier d’Ingres. Une belle leçon de défiguration nous est donnée avec Les Demoiselles des bords de la Seine (1950), version picassienne opposée à celle réaliste de Courbet. Femmes peintes habillées mais aussi déshabillées, c’est le point d’orgue de la dernière séquence, celle du Nu qui laisse le peintre seul aux prises avec la peinture.
Plusieurs de ces nus célèbres que Picasso a regardés, ont pu être réunis, celui de Titien, Vénus se divertissant avec l’Amour et la Musique (1548), de Rembrandt, La Femme à la source (1654), celui d’Ingres, L’Odalisque (1824/34), celui de Manet, L’Olympia (1863), et celui de Goya, la Maja desnuda (1797-1800).
En regardant les œuvres de tous ces maîtres, Picasso cherche à résoudre l’énigme fondatrice « dire le nu comme il est ». Ainsi donc, pour la première et vraisemblablement la dernière fois, le visiteur pourra se délecter de voir côte à côte L’Olympia de Manet, qui a traversé la Seine, et la Maja desnuda de Goya, autorisée pour la première fois à quitter le Musée du Prado. Des choix spectaculaires, qui expliquent que le budget de cette exposition du siècle atteint des records (4,3 millions d’euros), à tel point qu’il a fallu recourir à l’Etat français pour une garantie d’état. Exposition qui confirme que Picasso est un peintre hors norme, un ogre, un révolutionnaire et que son œuvre riche d’au moins 60’000 pièces, demeure une référence pour les générations à venir.

Régine Kopp

Grand Palais, jusqu’au 1er février.
Musée du Louvre, jusqu’au 2 février.
Musée d’Orsay, jusqu’au 1er février.
Rés., préachat des billets, visites guidées : www.rmn.fr / Ouverture : 10-22 h. jeudi 20h. / Vacances scolaires tous les jours même le mardi 9h-23h. Téléphone : +33 1 44 13 17 17
P.S. Le Musée Vittoriano de Rome rend hommage à « Picasso 1917-1937, l’Arlequin de l’art » jusqu’au 8 février 2009.

Voir en ligne : Galeries nationales du Grand Palais

Brèves Toutes les brèves

  • Paris : Alfred de Musset

    Pour sa première mise en scène avec la Troupe de la Comédie Française qu’il connaît bien pour avoir (...)