Paris : “L’Ordinaire“ de Vinaver

, par  Régine KOPP , popularité : 9%

Ecrite en 1981, montée la première fois en 1983, à Chaillot, la pièce entre au répertoire de la Comédie Française, ce que tout auteur peut considérer comme une reconnaissance. Comme il l’avait déjà fait lors de la création de la pièce, Michel Vinaver cosigne la mise en scène.

Des hommes ordinaires en situation extraordinaire
C’est donc en complicité avec Gilone Brun qu’ un dispositif scénique dépouillé, plutôt froid, a été choisi, privilégiant un jeu frontal qui placent les comédiens face au public, pour apporter la distanciation nécessaire au texte et éviter tout réalisme et pathos. A l’origine de la pièce, un fait divers : le crash d’un avion dans les Andes en 1972, transportant des rugbymen uruguayens qui, pour survivre, transgressent un tabou socioculturel, universel, celui de l’anthropophagie.

Dans la version de Michel Vinaver, les sportifs sont remplacés par les cadres d’une grande entreprise américaine, Housies, qui fabrique des maisons préfabriquées, accompagnés de leurs collaborateurs et de quelques proches, une épouse, une fille et une maîtresse. En assistant à la représentation, le spectateur peut être frappé par les références très actuelles liées à la crise économique mondiale, la cruauté de la société et les lois implacables d’un capitalisme âpre au gain aliènent les êtres. Sept étapes, ou morceaux, selon les termes de l’auteur, constituent la pièce et se jouent sur un plateau incliné qui s’avance dans la salle, condamnant les premiers rangs mais rapprochant les acteurs du public.

Lorsque le rideau se lève, et que le crash n’a pas encore eu lieu, les acteurs entrent sur scène, les uns derrière les autres, s’alignent à l’avant de la scène, les uns parlant business, les autres de leurs problèmes personnels, se projetant dans le futur, comme s’ils étaient déjà arrivés à destination, Santiago du Chili. Mais les conditions météo en décident autrement. Un bruit se fait entendre, les lumières s’éteignent, les acteurs, huit rescapés sur les onze passagers, réapparaissent sur le plateau, blessés, vêtements déchirés. Une mise à l’épreuve pour cette micro-société, où chacun doit trouver les raisons de ne pas se laisser aller s’il veut survivre. La vie s’organise dans le froid et la faim mais on parle, pour faire passer le temps, un peu comme les personnages de Beckett qui parlent de tout et n’importe quoi pour conjurer la mort. Pour certains, ce sont les problèmes de l’entreprise et ses restructurations futures qui alimentent les conversations. La nourriture se restreignant, on voit alors deux jeunes filles discuter du goût de la viande humaine, qu’elles ont d’abord laissé sécher et qu’elles avalent sans dégoût.

Pour Michel Vinaver, ce sont « les plus marginaux du groupe qui assument progressivement de plus en plus de fonctions vitales et qui en viennent à manger de la viande humaine. Il s’agit bien d’un passage à la démocratie qui advient dans un petit groupe d’individus mis à l’épreuve. La démocratie émerge via le cannibalisme ». Les souffrances physiques et psychiques bouleversent les relations. Les rapports de force se sont inversés et les sentiments se sont modifiés. Bien que le sujet de cette « comédie tragique de la démocratie » soit au fond assez macabre, la mise en scène réserve quelques moments assez drôles, servie par une distribution de grande qualité.

Régine Kopp

Voir en ligne : Comédie Française

Brèves Toutes les brèves

  • Paris : Alfred de Musset

    Pour sa première mise en scène avec la Troupe de la Comédie Française qu’il connaît bien pour avoir (...)