Paris : “La Grande Magie“

, par  Régine KOPP , popularité : 12%

L’actuel administrateur de la Comédie Française, Muriel Mayette, avait clairement énoncé le fil conducteur de la saison 2008/2009, « hisser les monstres de l’illusion en haut de l’affiche ». Pari réussi avec l’entrée au répertoire de cette pièce d’Eduardo De Filippo, La Grande Magie, construite sur le pouvoir de l’illusion qui fait vivre les uns et détruit les autres.

Méconnu en France, De Filippo doit beaucoup à Giorgio Strehler qui le considère, après Pirandello « comme le plus grand dramaturge italien du XX° siècle » et le fit connaître en mettant en scène au Picolo Teatro en 1984, La Grande Magie, écrite en 1948.
De Filipo s’inscrit dans une tradition populaire, celle du théâtre napolitain, qui explore le genre de la farce, lui-même ayant joué le rôle de Pulcinella. Dès les années 1920, il écrit des œuvres légères qui se feront plus grinçantes, après la guerre. C’est très certainement cette combinaison d’acteur-metteur en scène qui a baigné dans le théâtre dès l’enfance, qui a dû séduire Dan Jemmett, familier du théâtre élisabéthain et des formes populaires, et un des metteurs en scène les plus talentueux et décoiffant de la jeune génération.

Monstres sacrés
Cet univers, où l’illusion prime sur la réalité, le théâtre sur le quotidien, n’est pas pour déplaire à Dan Jemmett qui offre au spectateur une soirée théâtrale à la fois gaie et profonde, une soirée magique, portée par deux monstres sacrés, Denis Podalydès et Hervé Pierre. A cette soirée magique contribue aussi la scénographie festive et inventive de Dirk Bird, qui place l’action située à Naples, dans une sorte de baraque de foire ou castelet éclairé d’ampoules, permettant au théâtre dans le théâtre de fonctionner avec efficacité.

« La Grande Magie »
Photo Cosimo Mirco Magliocca

Le spectateur n’a aucun mal à entrer dans l’action et est convié, au lever du rideau, à rejoindre les clients d’un hôtel de station balnéaire, et à assister à un spectacle de prestidigitation assuré par le magicien Otto Marvuglia (Hervé Pierre). Parmi eux, Calgero Di Spelta (Denis Podalydès) et sa femme Marta (Coraly Zohonero), qui se laisse enfermer dans un sarcophage truqué et profitera de ce stratagème bien mis au point, pour disparaître avec son amant. L’idée géniale du magicien étant de remettre au mari jaloux une petite boîte noire, censée enfermer sa femme. Cette petite boîte est aussi diabolique, car Calogero ne doit l’ouvrir que s’il a confiance en sa femme.

Délicieuse jubilation
Quatre années vont s’écouler, jusqu’à ce que l’épouse réapparaisse comme par enchantement. Entre-temps, Calgero traverse doutes et angoisses, refuse la réalité, glissant vers une sorte de folie. Il se réfugie dans l’illusion, un mot qui revient très souvent au cours de la soirée, « il faut s’incliner devant un certain jeu d’illusion », reconnaît Calgero qui répète à son entourage la leçon du maître : « Vous n’êtes que des images qui me viennent d’une mémoire atavique ». Le couple Calgero- Otto qui se donne la réplique en parfaits dialecticiens, domine le jeu. L’esprit de la farce n’a cependant pas empêché De Filippo de créer des personnages d’une épaisseur étonnante. Il faut avoir vu l’évolution de Calgero alias Denis Podalydès, au bout du rouleau, demander que le jeu se termine, se prendre au jeu, pour retrouver goût à la vie, chantant des airs d’opéras et s’enfilant des plats de spaghettis. Il met au service de son rôle une énergie et une imagination exceptionnelles, maîtrisant la dégringolade physique et psychique du personnage, enfermé dans son propre monde avec sa vérité, en virtuose de la scène. Mais aussi les seconds rôles fignolent leurs personnages et concourent à la brillante interprétation de l’ensemble de la troupe, pour rendre cette soirée théâtrale, jubilatoire et délicieuse.

Régine Kopp

« La Grande Magie » d’Eduardo De Filippo - m.e.s. Dan Jemmett - jusqu’au 19 juillet

Voir en ligne : Comédie Française

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