Paris, opéra : Année Grétry

, par  Pierre-René SERNA , popularité : 9%

Grétry, André-Ernest-Modeste (1741-1813), est fêté en cette fin d’année parisienne. Juste retour d’oubli pour le musicien dont la popularité ravageuse aura passé avec aisance de la royauté finissante aux débuts de la Révolution et de l’Empire. C’est ainsi qu’après Zémire et Azor à Royaumont (voir le précédent numéro de Scènes Magazine), le Centre de Musique baroque de Versailles lui consacre ses Grandes Journées avec Andromaque et l’Amant jaloux : de la tragédie lyrique à l’opéra-comique.

L’Amant jaloux
Les ors, récemment redorés et inaugurés, de l’Opéra royal de Versailles forment ainsi l’écrin de l’Amant jaloux. Un retour aux sources puisque l’opéra-comique de Grétry y fut créé en 1778. L’œuvre serait une sorte de Cosi fan tutte avant la lettre, avec ses six personnages, divisés par couples, les amants un temps contrariés avec le duo du barbon et de la soubrette ; percent aussi les Noces de Figaro, pour la couleur espagnole, obligée à l’époque, à Cadix cette fois au lieu de Séville. Mais si Mozart a subi l’influence de Grétry, ce qu’on ne sait plus guère et reste cependant attesté (comme il a été marqué par Martin y Soler, autre gloire du temps désormais éclipsée par la sienne), le parallèle s’arrête en chemin, devant une musique et une orchestration légères, sur un sujet qui l’est tout autant. Ce qui n’empêche de charmantes mélodies et des moments de veine assez échevelée, comme dans les ensembles qui ferment les actes. Jérémie Rohrer mène son Cercle de l’Harmonie avec l’acuité qu’on lui connaît. La distribution vocale allie le meilleur (Frédéric Antoun, parfait de style comme toujours, et Claire Debono, au vrai lyrisme) et le perfectible (Magali Léger, à la voix présente mais où achoppent les ornements, Brad Cooper, ténor clair mais peu assuré).

A Versailles : « L’Amant jaloux » de Grétry.
Photo Pierre Grobois

Reste la mise en scène, pour laquelle pareille pièce, qui alterne ses nombreux dialogues, repose en grande partie. Ici un jeu précis fait trop souvent défaut, que les jolies toiles peintes (signées Thibault Welchlin) évocatrices d’un temps passé ne suffisent pas toujours à combler. À cet égard, Zémire et Azor à Royaumont présentait plus d’aboutissement, y compris pour une recherche de diction et de déclamation d’époque manquant cruellement à Versailles. Pierre-Emmanuel Rousseau reviendra peut-être sur son travail lors de la reprise du spectacle en mars à l’Opéra-Comique, qui coproduit, et offrira alors de mieux juger d’intentions encore à l’état embryonnaire. Mais, même ainsi, ressort l’impression générale d’une soirée attachante.

Andromaque
Hors les murs, au Théâtre des Champs-Élysées, le même Centre de Musique baroque présente une autre œuvre lyrique totalement oubliée : Andromaque. Grétry vise cette fois la grande forme, celle de la tragédie lyrique, pour laquelle son nom n’est guère resté dans l’Histoire. À tort ! puisque le chantre de l’opéra-comique fait montre d’une hauteur d’inspiration digne héritière de Gluck ou de Rameau. Si les récitatifs s’appesantissent un peu languissamment (tant il est vrai que Grétry était plus accoutumé aux dialogues parlés), les beaux élans de lyrisme et de sentiment ne manquent pas. Et particulièrement passant le déroulement de l’œuvre, où l’inspiration s’élève vers de grandes pages (tragiques, comme il se doit). On sait gré à Hervé Niquet et à son Concert spirituel, chœur et orchestre, complétés du Chœur Les Chantres d’Olivier Schneebeli, de mettre tout en œuvre pour nous en convaincre, dans une lecture emportée et vibrante. Mais l’impact doit autant à Maria Riccarda Wesseling, Hermione de belle stature, au legato et à la technique jamais pris en défaut, assurément le rôle pivot de la soirée. Même si Judith van Wanroij (Andromaque) et Sébastien Guèze (Pyrrhus) affirment également une présence bien sentie pour cette mémorable découverte de concert.

A Pleyel : William Christie
© Michel Szabo

Les 30 ans des Arts Flo
Autre couleur baroque, et autre moment lyrique important : Susanna, l’un des derniers opéras de Haendel. Pour l’occasion, c’est le 30e anniversaire des Arts florissants qui est par-là même célébré. Dans une Salle Pleyel archi-comble, William Christie officie dans ce qui peut être considéré comme un chef-d’œuvre absolu, avec cette inspiration immanente dont Haendel a seul le secret. Comme souvent avec Christie, c’est l’ensemble qui convainc, son orchestre et son chœur impeccables, avec cette sonorité lisse et fluide sans accroc. Mais la distribution vocale ne démérite pas ; avec Sophie Karthäuser, Susanna au lyrisme en voix blanche, comme il sied, associée à David DQ Lee, remplaçant de dernière minute de Max Emanuel Cencic pour Joacim, son falsetto clair et aérien. William Burden et Alan Ewing constituent des appoints appropriés, pour des rôles secondaires qui le sont autant. Résultat : un triomphe par acclamations avec force rappels. Bon anniversaire !

Isolde de concert
Isolde, mais aussi Marke. Donc Marke et Isolde, soient Franz-Josef Selig et Waltraud Meier tels que les accouple le Théâtre des Champs-Élysées pour ce deuxième acte de Tristan (et Isolde) de concert. Meier, c’est le chant incarné, le vrai, sans qui la projection, la constance de l’émission, la largeur du timbre, ne seraient rien. Une Waltraud en grande forme, pleine et souveraine, mieux que nous l’avions entendue dans le précédent Wozzeck à Bastille. Selig lui donne la plus belle réplique qui soit, phrasée et liée. Ou quand Wagner rime encore avec bel canto (tel qu’il devait en être de son temps, où ses interprètes étaient ceux de Rossini et de Bellini). Merci donc à eux deux, sur qui repose principalement la musicalité de la soirée. John Mac Master serait un Tristan plus dans les habitudes, forçant et flottant, quand bien il se rattrape dans sa dernière intervention (“O König, das kann ich…”). Conventionnelle aussi, figurerait la Brangäne de Michelle Breedt, sans éclat particulier et un peu rêche. Michael Vier (Melot/ Kurwenal) ne lésine pas pour sa part sur les vociférations auxquelles ce répertoire nous a hélas ! trop accoutumé.

Au Théâtre des Champs-Elysées : Mahler Chamber Orchestra.
Crédit Sonja Werner

Quant au Mahler Chamber Orchestra, étoffé pour l’occasion à grand orchestre, il se déchaîne, dégage souvent de belles couleurs et s’escrime encore plus souvent à tenter de couvrir les chanteurs. De son estrade directive, Daniel Harding balance entre rubato déliquescent (le Prélude de l’Acte I, donné en cadeau), souffle (les premières scènes de l’acte concerné) et joliesses de musique de chambre (l’accompagnement de la scène de Marke), parvenant malgré tout à l’équilibre avec ce monde sur un même plateau.

Opéra-Comique : Ouverture
Après six mois de travaux, l’Opéra-Comique entrouvre sa porte. Son ouverture officielle se limite donc à un concert, en attendant le prochain spectacle prévu début décembre. Mais un concert de choix.

A l’Opéra-Comique : Sophie Koch
© Colette Masson

La salle Favart se remplit jusqu’au dernier strapontin pour entendre Colin Davis et l’Orchestre national de France, dans ce rendez-vous traditionnel qui les réunit sous les auspices d’un cycle Berlioz poursuivi année après année. C’est cette fois le tour de Waverley, Ouverture de circonstance, d’Harold en Italie, avec la judicieuse Sabine Toutain (altiste principale, sortie comme le veut le compositeur, de l’orchestre), et des Nuits d’été. Les uns et les autres servis par un orchestre aux ordres imparables d’un expert, conjuguant justesse stylistique et ardeur maîtrisée. Seule Sophie Koch déparerait, mais uniquement en regard de l’excellence générale : mélodiste un peu appuyée dont la tessiture se tend, malgré des envolées quand il faut. Belle ouverture !

Pierre-René Serna

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