Entretien : Serge Dorny

, par  Christine RAMEL , popularité : 18%

Scènes Magazine est allé à la rencontre de Serge Dorny, directeur général de l’opéra de Lyon, un opéra ouvert sur la cité et sur le monde, pour évoquer le projet d’ordre social mené par l’opéra, à savoir Kaléidoscope, ainsi que pour survoler la saison à venir, dont le fil rouge, “Jeux de couple“ est prometteur. Entretien.

L’actualité de juin à l’Opéra, c’est la présentation sur la grande scène du dernier acte d’un projet "artistique et citoyen" ambitieux : Kaléidoscope. Quel est le sens d’un tel projet pour un opéra ?
Serge Dorny : Kaléidoscope, c’est un projet ouvert à des habitants de territoires urbains de l’agglomération lyonnaise, une invitation lancée à une population peu connue de nous à participer à un projet commun et à suivre des ateliers de pratiques artistiques.

Serge Dorny
© JL Fernandez

Au départ, dans ma tête, je voulais qu’il y ait un véritable travail d’écriture d’opéra, d’une œuvre collective (texte, musique, théâtre), mais nous n’en avons pas eu le temps. Pour le premier acte du projet, entre 2006 et 2008, c’est l’Opéra qui est surtout allé à la rencontre des participants à Vénissieux, à la Croix-Rousse, à Oullins. Nous avons appris à nous connaître, nous avons pu installer un climat de confiance pour pouvoir construire. Aujourd’hui on les invite chez nous, à jouer sur la grande scène et donc à partager notre quotidien. L’acte II nous permet de trouver la place de chacun au sein d’une œuvre collective commune, de créer ensemble, sur la grande scène, une vraie production d’opéra avec une ligne dramaturgique et une exigence artistique, avec la participation de tous, de l’orchestre aux techniciens. Une équipe d’artistes unit ses talents pour conduire ce spectacle, qui réunira 350 participants, dont environ 120 viennent de zones de précarité de l’agglomération. Nous voulons créer une société mixte sur la grande scène de l’Opéra !
Kaléidoscope est la synthèse de toute l’action culturelle que mène l’Opéra de Lyon depuis 8 ans. Trop souvent l’action culturelle se passe à la périphérie d’une institution. Pour moi, il est important que cette action citoyenne d’ouverture réside au cœur de l’institution, qu’elle soit vécue au quotidien et même dans la fabrication de spectacles.

Comment concilier objectif d’ordre social, œuvre collective et exigence artistique ?
Notre travail consiste à inventer une forme qui soit adaptée aux moyens des participants. Chacun doit pouvoir trouver sa place. Il ne s’agit pas de transformer tout le monde, amateurs et personnes y compris en difficulté sociale, en artiste professionnel mais de mettre les gens en confiance pour exister sur cette scène, de trouver la forme qui permettra à chacun de faire aboutir son potentiel de créativité. De rendre confiance à chacun. Ces rencontres nous procurent une prise de conscience, nous permettent de maintenir un lien avec le monde, de ne pas être coupés de la réalité, de garder les yeux ouverts et les oreilles à l’écoute.

L’Opéra dans la cité et dans le monde, comment s’articulent ces deux dimensions ? La nouvelle saison paraît moins tournée vers l’international…
Cette nouvelle saison traduit une ambition internationale aussi forte que la dernière, même si nous nous investissons davantage en France : nous serons présents sur les grandes scènes du Théâtre des Champs-Elysées ( Otello de Rossini) et de l’Opéra-Comique (coproduction des Mamelles de Tirésias ). Nous étions également au Festival d’Aix-en-Provence cet été avec une première année de résidence pour Le Rossignol de Stravinsky, mis en scène par Robert Lepage, qui sera suivie l’été 2011 d’une nouvelle production mise en scène par William Kentdridge, Le Nez de Chostakovitch.
Le Ballet demeure l’ambassadeur le plus actif de l’Opéra de Lyon dans le monde : l’année prochaine ses tournées le mèneront en Chine, à Singapour, en Corée du Sud, en Espagne... Mais l’international commence à Lyon ! Depuis 2003 je travaille à réunir une ambition locale et internationale en mobilisant toutes les forces vives de la maison opéra ! Exigence artistique et accessibilité sont les deux piliers de l’Opéra.

« Le Rossignol » au festival d’Aix 2010
© Elisabeth Carecchio

Jeux de couple, c’est le fil rouge de la nouvelle saison de l’Opéra de Lyon, avec trois temps forts autour de Mozart, Verdi, Wagner ?
Le couple, la femme, thème éternel du répertoire lyrique, avec ses jeux et ses variations infinies... Le thème conducteur de la saison 2010-2011 nous a été inspiré par le titre Giuoco delle coppie du second mouvement du Concerto pour orchestre de Bartòk que dirigera Kazushi Ono, notre chef permanent, lors d’un des concerts de la saison.
Notre festival annuel est consacré à Mozart. Qui mieux que lui a entendu, chanté, célébré les femmes ? Adrian Noble reprend sa trilogie Mozart/ Da Ponte, et nous mettons en cohérence les trois productions créées depuis 2006 pour l’Opéra de Lyon en un seul festival en mars 2011. Pour peindre la jeunesse éternelle et la mélancolie des amours éphémères, l’ancien directeur de la Royal Shakespeare Company retourne aux sources de la partition et désacralise les opéras de Mozart en choisissant des lieux emblématiques : rollers et plage californienne pour Cosi Fan Tutte , intrigues de pouvoir à Washington pour Les Noces de Figaro et New York italien des années 20 pour Don Giovanni . Et nous proposons Vous qui savez… ou ce qu’est l’amour , un spectacle qui prend le pari de faire de Mozart un voisin, géant certes, mais capable de nous parler de nos petites histoires. C’est l’idée de ce spectacle, mettre Mozart à nos fenêtres, à la façon de Desperate Housewifes enchantées ! J’ai demandé à l’écrivain Geneviève Brisac d’écrire le scénario et de construire ce projet au travers des plus beaux airs de femmes de Mozart, sur une orchestration de Thierry Escaich.

Ensuite Wagner : Tristan et Ysolde n’a pas été joué depuis 1999 à Lyon. Après Alcina de Haendel en 2005, le duo Wieler/Morabito proposera sa lecture de l’opéra, avec au pupitre Kirill Petrenko, jeune chef de tout premier ordre qu’on vient d’entendre dans la trilogie Pouchkine/Tchaïkovski, et qu’on découvrira dans le répertoire wagnérien deux ans avant qu’il ne fasse ses débuts dans La Tétralogie à Bayreuth en 2013.
C’est un autre grand metteur en scène qu’on découvrira en France dans Luisa Miller de Verdi : David Alden, ancien pilier de la scène londonienne, héritier de Brecht, a beaucoup travaillé en Allemagne – notamment à l’Opéra de Münich. Œuvre de transition, ce drame de classe inspiré par cette société dépeinte par Schiller, illustre l’oppression des humbles par les puissants et annonce les grands Verdi.

Rolando Villazon
© Pamela Springsteen

Autre première mise en scène de Rolando Villazón, pour qui l’Opéra de Lyon est le lieu privilégié des premières ! Il y a chanté La Bohème en 1999 pour la première fois en France, il y signera sa première lecture de Werther , une œuvre et un rôle qu’il connaît intimement et dont il offrira sa propre vision.
Aux côtés de ces nouveaux venus, nous accueillons des partenaires fidèles comme Macha Makeïeff pour sa mise en scène des surréalistes Mamelles de Tirésias de Poulenc. Et on retrouvera en début de saison, José Montalvo et Dominique Hervieu dans la reprise de Porgy and Bess , dans le cadre de la Biennale de la danse.
Il est important de respecter cet équilibre entre création, répertoire et œuvres moins connues comme Luisa Miller, Les Mamelles de Tirésias ou Le Rossignol. Je pense qu’on reste fidèle à ce qu’on construit avec cette ouverture de l’Opéra dans la cité et dans le répertoire.

Last but not least, le Ballet témoigne également d’une ouverture à tous les langages chorégraphiques d’aujourd’hui ?
Le Ballet de l’Opéra est une compagnie au répertoire très étendu, avec une ouverture et une sensibilité à tous les imaginaires et à tous les langages chorégraphiques d’aujourd’hui. La nouvelle saison en est un nouveau témoignage ; elle fait la part belle aux grands classiques contemporains : reprises de la Cendrillon de Maguy Marin et de la Giselle de Mats Ek. Un programme qui permettra de retrouver deux pièces majeures du répertoire de la compagnie – Gaspard de Tero Saarinen et Tabula rasa d’Ohad Naharin - accompagnées par une entrée au répertoire, San de Catherine Diverrès. Sans oublier l’événement majeur en début de saison, l’accueil avec la Biennale de la danse de la compagnie de Pina Baush pour représenter Nelken , une des plus grandes pièces de la chorégraphe disparue l’an dernier.

Propos recueillis par Christine Ramel

Opéra de Lyon : www.opera-lyon.com

Voir en ligne : Opéra de Lyon