Entretien : Erica Deuber Ziegler

, par  Rosine SCHAUTZ , popularité : 18%

Depuis 1998, Erica Deuber Ziegler est chargée de recherches au Musée d’Ethnographie, et elle assume actuellement les fonctions de responsable du secteur "recherche et enseignement". Par ailleurs, elle a assuré l’organisation de plusieurs manifestations autour des questions de la rencontre des cultures, des échanges, des résistances et des métissages, dont "Genève Méditerranée", en 1999. Elle a aussi été en 2001 l’initiatrice de l’exposition "Paix", qui s’est tenue en marge des manifestations "Genève : un lieu pour la paix". Enfin, vient de sortir sous sa co-direction avec R. Benkirane, Culture & cultures, livre où se questionnent et se répondent quinze spécialistes autour des multiples définitions et dimensions de la notion de culture.

D’après vous, où se trouve la culture ? Dans les musées, les théâtres, les cinémas, dans les églises, les monuments historiques ? La culture est-elle dans des objets, ou est-ce une idée ?
Ce qu’on appelle la culture est un mot vague, qui n’a pas de précision scientifique, mais plusieurs sens pris au cours de l’histoire. Au XVIIIe siècle apparaît le premier sens figuré du terme, qui désigne d’abord le savoir, les mœurs, la connaissance du monde de l’« homme cultivé ». Puis apparaît un sens anthropologique qui concerne tout ce qui est acquis, par rapport à ce qui est inné : le savoir par rapport à la nature, la culture en tant qu’elle s’oppose à la nature. Dans ce sens, l’homme étant faiblement programmé par la nature, la culture est pratiquement dans tout : dans la langue, dans la religion, dans la musique, dans la manière de marcher, de se coiffer, dans les œuvres de l’art. Elle est partout. Elle concerne même les moyens de production. Enfin, dans le sens sociologique, le terme concerne des articulations particulières de la culture : on parle de subculture, de culture de masse, de la culture de l’esprit, de la culture d’entreprise. Tous ces sens extrêmement vastes font l’objet d’analyses sociologiques. Ce sont des productions humaines.
Quand on parle de la culture dans une collectivité, une municipalité, un Etat, et qu’on y affecte des budgets, on touche évidemment au sens premier, mais assez peu aux autres acceptions du terme…
La culture est à la fois une et infiniment diverse. On est dans cette contradiction de dire qu’il n’y a culture que dans l’échange (comme le dit Edward Saïd à propos de l’orientalisme) et, en même temps, de travailler avec l’idée contraire (inspirée par Fernand Braudel), que la civilisation est ce qui résiste à l’échange, un fond qui refuse les influences et les métissages, un socle dur fait de traits de civilisation, dont font partie les us et coutumes.

Erica Deuber Ziegler. Photo Johnathan Watts

Que pensez-vous des subventions culturelles, des aides, des allocations, des concours ou des bourses ? Favorisent-ils l’éclosion culturelle ?
Toute subvention favorise l’exercice culturel. Si l’on regarde en arrière, on voit très bien qui a pratiqué la culture, qui y a eu accès et comment. Il y a eu la culture de cour, de la grande bourgeoisie…
C’est évidemment un plaisir inouï de savoir écrire, lire, jouer de la musique, peindre, raisonner, intervenir dans les débats publics. Dans l’histoire, quand on commence à partager les savoirs avec d’autres couches sociales que les plus privilégiées, c’est généralement par souci utilitaire. Par exemple, on ouvre la première école de dessin à Genève en 1751 pour que les fils (et même les filles) puissent apprendre à… travailler et soient utiles à l’industrie ! Avec la démocratisation, des métiers jusqu’alors peu considérés, voire malfamés, comme ceux de comédien ou de musicien ambulant, se sont fait reconnaître, réhabiliter, se sont institutionnalisés.
On l’observe à Genève, avec les premières institutions publiques, le Conservatoire de musique, le Victoria Hall, l’Institut Jaques-Dalcroze… Après, il y a eu le Musée d’art et d’histoire. Puis ont surgi des initiatives plus populaires, soit de la part de personnalités comme les Pitoëff, créateurs d’une scène théâtrale d’avant-garde, ou de mouvements sociaux comme les partis de gauche et les syndicats, promoteurs, dans les années 30, d’une culture prolétaire et de l’accès des classes défavorisées à la culture.
Dans les années 50, la bourgeoisie avait largement accès à toute la culture, mais les autres, pas encore. Quand on ne provenait pas de la bourgeoisie, si on avait accès à la culture, c’était à travers des initiatives privées, ou dans les paroisses où on faisait du théâtre, où on montait une chorale, ou encore dans les organisations militantes qui montaient, par exemple, des ciné-clubs. Après ces années-là, les pouvoirs politiques se sont souciés de faire échapper la jeunesse aux risques de la déviance en créant des centres de loisirs, où, très vite, les gens ont pu faire du cinéma, de la vidéo, du théâtre, de la danse, du textile, de la céramique, etc. Puis en 68, le système a explosé. Tout ce qui a été créé à ce moment-là, ce sont des choses que les militants se sont donné à soi-même. Nous nous sommes donné une culture. Nous nous sommes donné les moyens d’exercer une culture. Et nous savions très bien, dès le départ, qu’on n’obtiendrait rien sans autorisation publique. D’où le combat pour les espaces et les subventions, qui est un combat démocratique et qui a eu des résultats assez étonnants à Genève, en tout cas si on compare avec la ville voisine de Lausanne qui n’a pas connu ce « saupoudrage », cette effervescence qu’on a vécue à Genève.
Si on regarde l’offre culturelle de Genève, on tombe ! C’est tellement abondant…. Genève est devenue une métropole régionale. Maintenant, comment freiner cela quand on sait à quel point c’est enrichissant pour chaque individu qui partage cette expérience ? Souvent le théâtre est plus intéressant pour celui qui le pratique que pour celui qui le voit, mais cela crée quand même dans la population les bases d’un véritable développement de l’esprit. C’est vrai que ça reste très ethnocentrique, que les cultures autres que suisses ne trouvent encore pas suffisamment à s’exprimer, sauf peut-être à Saint-Gervais où Macasdar fait un travail absolument magnifique, ou encore avec Patrick Mohr, à la Parfumerie, qui ouvre aux cultures autres.

Est-ce que la culture et la politique vont toujours de pair ?
On est toujours totalement dépendants de la politique pour les subventions, pour les espaces, pour les salles, pour beaucoup de choses. Les pouvoirs publics peuvent favoriser la promotion, mais en même temps, les artistes sont toujours contre le pouvoir. Il y a peu de gens de la culture qui vont "baiser les pieds" de ceux qui leur donnent les moyens de faire leur travail…

Enfin, où étiez-vous il y a vingt ans ?
En 1986-1987 ? J’étais… à Dijon. Je menais une mini-carrière universitaire entre Genève et Lausanne, quand j’ai subi un ostracisme politique. Je me suis retrouvée à l’Université de Bourgogne qui cherchait d’urgence quelqu’un en histoire de l’art médiéval. Après, je suis rentrée à Genève, et j’ai travaillé à la Culture, du temps de Vaissade.

Propos recueillis par Rosine Schautz