Entretien : Florence Heiniger

, par  Rosine SCHAUTZ , popularité : 8%

Née à Genève, elle travaille d’abord comme professeur au Cycle d’orientation, après avoir obtenu une licence ès lettres. En 1988, elle entre à la Télévision Suisse Romande, où à partir de 96 elle présente Faxculture. Depuis 2004, elle produit l’émission Sang d’encre, à l’enseigne de laquelle elle a créé deux prix littéraires : le prix TSR du roman, et le prix TSR littérature ados. Enfin, depuis 2006, elle est une des deux voix de Singulier.
Très prochainement, elle prendra ses fonctions de cheffe de l’unité Création artistique, au sein du département Production de la TSR.

Qu’entendez-vous par culture ?
Pour moi, la culture, c’est une sorte d’arrêt sur image. La culture a le privilège de pouvoir créer un espace-temps différent, que ce soit quand on s’assied dans une salle de spectacle ou lorsque l’on prend le temps de lire. On est dans un rapport moins frontal que dans la vie. On est dans un autre rythme, ce qui est vital dans la frénésie et le flot d’images, des mots. Dans ce temps "de plaisir" on accède aussi à un temps de réflexion. Ainsi, pour moi, la culture, ce sont des images, des mots, des interprétations qui lisent le monde.

La culture est une sorte d’optique ? Une grille de lecture ?
Je crois que le monde est à décrypter et qu’on ne prend pas assez le temps de le faire, donc la culture nous permet d’y parvenir au travers d’un prisme, essentiel, qui prend en compte autant l’intelligence que la mémoire, et la sensibilité. Tous ces paramètres nous permettent d’interpréter le monde.
Si vous comprenez la langue de quelqu’un, vous en comprenez la culture, si vous comprenez le dieu de quelqu’un, vous comprenez sa religion et les conflits qui peuvent en découler. Avoir une aptitude culturelle comme avoir une intelligence sensible devant le monde, est primordial à mes yeux.

Florence Heiniger © François Grobet

Quels sont les ingrédients nécessaires à la fabrication d’une émission culturelle ?
L’émission culturelle doit renvoyer à la culture là où elle se produit. Renvoyer le spectateur dans un cinéma, dans un théâtre, à des livres. L’émission culturelle est une courroie de transmission dans un premier temps. Cela étant, ce n’est pas uniquement un agenda, l’émission culturelle devrait être un espace de paroles et d’images, miroir attractif de la création d’aujourd’hui.
L’émission culturelle ne fabrique pas au sens strict de la culture. Mais elle met en exergue le travail et l’oeuvre de l’artiste présenté.
L’émission culturelle peut donc être courte, ou au contraire longue, pour donner la parole à ceux qui font cette culture, les mettre en valeur en leur donnant cet espace, afin d’instaurer un dialogue.

Quel est votre plus grand bonheur culturel ? Les arts de la scène, la musique, le cinéma, la lecture, la peinture-sculpture, l’architecture ?
Il est constitué de toutes les expressions artistiques que vous mentionnez. Je ne peux pas me passer d’aller voir une expo par exemple. Tout à coup je dois y aller. Si je devais faire une hiérarchie, le théâtre et les livres sont les deux expressions qui me touchent le plus. Parce que le théâtre est un art et un acte vivants. Cette prise de risque, folle, est unique. J’adore être dans la salle : la lumière s’éteint, et l’on vit ce rituel d’être ensemble pour voir ensemble un « ailleurs ».
Quant aux livres, c’est fantastique : c’est notre planète à nous, un endroit où personne ne fait irruption. Avec mon livre, je suis avec mon imaginaire, une langue, des personnages, des mots, dans un tête-à-tête et cela m’est précieux.

Avez-vous le sentiment que l’engagement pour la culture ou pour le culturel va décroissant ?
Non, je ne pense pas du tout. Il y a des événements culturels qui sont toutefois aux limites de la culture basculant dans un phénomène commercial, je ne crois pas qu’il faille les écarter pour autant car ils correspondent à des attentes. Toutefois j’aime bien quand on peut préserver une certaine exigence. Tout n’est pas culture. Les productions culturelles doivent aussi apprendre à résister à cette foison.

Où étiez-vous il y a vingt ans ?
Je n’étais pas encore à la télévision. Je travaillais dans les classes d’accueil au Cycle d’orientation des Colombières. J’enseignais le français. J’étais avec des élèves étrangers, de Somalie, de Bosnie, de Russie, que j’adorais. Je les ai quittés avec émotion pour faire de la télévision. J’aimais les convaincre à travers les mots, les aider à découvrir le monde, ses différences, leur apporter un regard et partager ce regard avec eux.

Propos recueillis par Rosine Schautz