Entretien : Jacques Probst

, par  Julien LAMBERT , popularité : 9%

Le théâtre de Probst, pourtant éminemment lyrique, parle de la vie, des gens, de la rue. Fidèle à cette patte, l’acteur et auteur ne peut pas parler de théâtre sans parler du monde. Discussion libre autour d’un café, une rumba joue dans le fond, la voix rocailleuse de Probst ne met pas longtemps à s’enflammer. Métaphores maison et mots bruts sont en original dans le texte…

Vous avez commencé à écrire avant de jouer, c’est étonnant…
J. P. : Non, c’est logique. À seize ans je disais mes poèmes dans des bistrots et à des vernissages de copains, dont le peintre John Armleder. Après j’ai rencontré Michel Viala, qui m’a pris dans des cafés-théâtres, puis Mentha, Simon... C’étaient mes maîtres, pour le jeu et pour l’écriture. Il n’y avait pas d’école de théâtre à l’époque, donc on apprenait sur le tas… Viala me faisait bosser pour perdre l’accent genevois sur scène !
On devine à votre ton une certaine nostalgie de cette époque de bohême…
Il s’est passé comme une rupture, pas seulement au théâtre. Avant il y avait comme une tradition, une filiation, on savait d’où l’on venait, ça fait partie de l’artiste : moi je suis né de Mentha et de Simon. Aujourd’hui les gens croient que tout commence avec eux…
Matériellement, même s’il y avait moins de comédiens, c’était plus dur bien sûr, il fallait trouver des boulots : j’ai été déménageur. Il n’y avait pas de chômage pour les comédiens, ce qui était une bonne chose à mon avis. Maintenant on veut des droits, une sécurité ; avant on prenait des risques, et ils vont avec le métier.

La conception du théâtre a aussi changé : jeu distancié, implications socio-politiques…
François Berthet me disait : « tu te rends compte, on me reproche de jouer avec mes tripes », alors qu’avant on disait : « vas-y, sors-les » ! J’ai lu une interview de Maillefer, qui disait que la scène était là pour parler des problèmes politiques et sociologiques, ça me fait bondir ! Montrer les problèmes du monde, pourquoi pas, mais c’est devenu une obligation. Des fois on me dit « tes personnages sont forts, mais où est le projet politique ? » Je ne suis pas politologue ni sociologue, j’écoute la radio, je lis les journaux, ça m’intéresse mais ne me donne pas matière à écrire. Ensuite, je n’ai rien à enseigner au public, je lui raconte une histoire, je le mets dans une atmosphère, la mienne. C’est une sorte de divertissement dans le bon sens du terme : « je te sors de là pour vivre autre chose ».

Jacques Probst

Vous attachez beaucoup d’importance à la composition des personnages, mais l’histoire a l’air secondaire pour vous…
J’ai reçu une carte avec une phrase de Klee : « Ich bin mein Stil ». Je l’ai punaisée sur le mur de ma chambre pour ne pas oublier : mon style c’est moi. Il ne faut pas l’inventer, mais le trouver, comme sa respiration. Chacun a une façon de marcher, de parler et c’est la même, le rythme des pas comme le rythme des mots.
C’est pour ça que je réécris quinze fois la même phrase, jusqu’à ce que je dise que c’est« celle-là » : l’autre était juste, mais c’était pas moi. Je dois parfois refaire la page entière pour une phrase, pour qu’il y ait une tenue, que ce soit dense et plein. J’aimerais qu’en me lisant on puisse dire : c’est Probst, comme si vous lisez cinq lignes de Ramuz, de Joyce, de Céline. Le style, c’est au moins aussi important que ce qu’on dit avec. Céline disait : une pomme, trois poires sur une table, on en a rien à faire, mais si Cézanne les peint, ça devient intéressant ! L’histoire est presque anecdotique : les histoires d’amour, de guerre, on les a toutes écrites. Ce qui importe, c’est la manière dont on va encore les écrire.
À Ouarzazate, on pouvait visiter le palais du Glaoui pour dix dirams. Or le guide nous a dit : cette partie est en chantier, on ne peut pas la voir, mais il nous raconte tout ce qui s’y trouve. Puis il nous raconte la chambre de la favorite, aussi en chantier. Bref on est restés dans la cour, des touristes ont râlé mais moi j’ai dit « merde, il raconte bien ! peut-être que si on le voyait, ce serait moins bien, et s’il invente c’est encore mieux. » J’ai écrit l’histoire de Missaouir la ville sur cette cité imaginaire, à partir de cette visite.

La rue, la prostitution, les drogues ou le viol le plus atroce dans Aldjia : vos textes évoquent souvent l’horreur ; elle vous fascine ?
On ne peut pas l’éviter ! Des mecs qui vivent dans la rue, c’est une des horreurs qui nous environnent, je l’ai vu, donc je le mets dans mes textes, mais pas pour que les gens prennent conscience. Par contre je ne mets pas de sang sur la scène, je le suggère. Dans Amen de Costa-Gavras, on ne voit rien des camps. Le personnage regarde par un judas dans la chambre à gaz, mais c’est la gueule qu’il fait après qui nous fait comprendre – en pire – ce qu’il y a vu. L’image est réductrice, or nous vivons dans une société d’images et c’est dommage. L’écrit à cet avantage de ne pas montrer d’images, mais d’en susciter. Mais la rue m’attire moins qu’elle m’angoisse : tout le monde peut y finir, comme l’alcoolisme.

Vous avez justement vécu l’alcoolisme et il parsème vos textes, mais parfois positivement, comme un ferment à la création…
Longtemps je m’en suis servi, ça aide à travailler, puis on ne boit plus que par nécessité... J’avais fait une version d’Aldjia en vingt-quatre heures et trois bouteilles de whisky : c’était ma façon de carburer habituelle. Tous mes verres, mon personnage les buvait en parlant. Après ma cure, j’ai réécrit la pièce : Aldjia les remplissait, mais ne les buvait plus. Comme moi elle s’est rendu compte qu’elle n’en avait pas besoin. Je travaille plus précisément, je suis plus minutieux sans l’alcool ; avant je laissais couler, à chaque panne un verre. Mais quand Laurence Montandon a dit le texte dans la Cathédrale de Lausanne, elle posait fermement le verre plein contre la table, à chaque fois ça résonnait et ça me faisait un gros coup dans le cœur.

C’est d’ailleurs à elle que le monologue est dédié : pourquoi ?
J’ai pensé à elle tout au long de l’écriture. C’est une sacrée actrice, je la connais depuis quinze ans, mais je trouve qu’elle devient de mieux en mieux avec l’âge : elle a gagné du coffre, de la bouteille. Elle a aussi des fragilités par moments : le coffre, c’est perméable.

Comme tout héros est partagé entre l’homme et la divinité, vos personnages aussi sont déterminés et angoissés à la fois…
Ma fille de cinq ans me disait qu’un garçon de sa classe était très courageux, qu’il n’avait peur de rien. Je lui ai expliqué que celui qui n’a peur de rien, même s’il fait de grandes choses, n’est pas courageux. Agir malgré la peur, c’est ça le courage.

Ces personnages sont souvent des femmes, chez vous…
J’aime les femmes ; pas comme un Don Juan : j’aime le « statut » de femme. Ce sont des êtres beaucoup plus forts que les hommes, plus endurants. Ma femme (l’actrice Juliana Samarine) a vécu durant vingt ans avec un alcoolo. La plupart se tirent au bout de trois ans et elles ont raison, mais elle a enduré des trucs formidables et je lui dois bien d’être en vie. Les femmes ont une capacité d’espoir hors du commun. Même aujourd’hui dans les pays musulmans, on ne laisse vivre que deux yeux et deux pieds sous le tchador qui avancent, et elle vit quand même. Un mec n’y tiendrait pas, il exploserait, mais elle a la patience courageuse.

Propos recueillis par Julien Lambert

Probst, boxeur poète


Quarante ans de planches, a écrit une vingtaine de pièces… c’est ce que dira le dictionnaire. Sagacité rarissime en Suisse, certes. Mais plus que dans le nombre, c’est dans la qualité du matériau-texte qu’il faut chercher le mérite de Jacques Probst, et dans la solitude des monologues. Aldjia, la femme divisée, le dernier, le plus fort, présenté ce mois à Carouge, tire la pierre philosophale de l’horreur sourde d’un viol.
Poète laborantin comme Marivaux, Probst pioche des personnages qui le séduisent et les jette sur le papier pour mieux les observer se rencontrer, se raconter. Ils peuvent être trente à préparer la révolution dans La septième Vallée, vingt partagés entre l’armée d’Holophernes et celle des Etats-Unis dans La Route de Boston ; plus souvent deux ou trois personnages vagabonds sont parachutés dans un no man’s land de sable, de neige ou d’eau pour se composer mutuellement une essence vacillante. Mais son théâtre est le plus fort, le plus poétique et pourtant le plus explicite quand Jacques Probst abandonne un personnage unique sur le ring de la page. Apparaît d’abord ce plaisir de l’acteur, que Probst a partagé sur toutes les scènes du canton : composer un personnage dans son biotope. L’entraîneur de foot sur son Banc de touche, le boxeur de Torito qui crache ses poumons à l’hôpital, le marin Jens Munk pris dans les glaces, la brave vaudoise partie planter ses vignes à Chabag en Russie, chacun a son jargon, son franc-parler à lui, chacun fait vivre un univers à part dans une floraison de toponymes qui illustre l’amour du poète pour les écorces sonores. Oui, Probst, cet acteur de rôles bien trempés, avec sa gouaille soignée, est aussi un poète sublime. Ses tirades monologuées sans fin, d’un rythme impeccable, qui n’ont jamais tout dit, qui précisent, répètent, divaguent, tirent du gazon du stade comme du macadam une même métaphore : celle des grandes utopies effritées par la vie, de l’homme seul au contact des éléments, condamné à l’absolu par des situations extrêmes, et souvent l’amorce de la chute. Ses personnages sont entiers, forts en gueule et pourtant lacérés de contradictions, de faiblesses et d’angoisses, mais ils endossent avec ivresse leur rôle de martyr, d’individu perdu dans la tempête.
Comme Baudelaire, Probst sait que les plus belles fleurs maladives poussent dans l’ordure. L’accordéonniste de la Lettre de New-York crève sur le pavé avec un tambourinement de poubelles dans les oreilles ; Aldjia, la femme divisée, débitée en douze morceaux, est partagée entre les souvenirs heureux et les reminiscences de son viol et même là, elle compatit avec l’homme dans sa misère affective, même là ses mots ont des consonances mystiques. Décrivant le monde avec la rudesse biblique et les métaphores arborescentes de Loti, Probst prend résolument le parti pris des choses et, par l’intermédiaire de l’allégorie, des sentiments.
JL
Aldjia, la femme divisée, au Théâtre de Carouge, petite salle Gérard-Carrat, du 6 mars au 1er avril (Loc. 022 343 43 43)