Entretien : Metin Arditi

, par  Magali JANK , popularité : 16%

Diplômé de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), Metin Arditi
se forme au métier des affaires aux Etats-Unis. De retour à Genève, il fonde une société d’investissements immobiliers et crée en 1988 la fondation Arditi qui décerne notamment des prix d’encouragement aux gradués de l’Université de Genève et de l’EPFL. Passionné de musique, Metin Arditi siège au conseil de fondation de l’Orchestre de la Suisse Romande (OSR) depuis 1996 et devient son président en l’an 2000. Depuis dix ans, il se consacre de
plus en plus à l’écriture.

Vous êtes président du conseil de fondation de l’OSR depuis l’an 2000. Comment percevez-vous votre rôle au sein de l’orchestre ?
La gestion d’un orchestre est le résultat d’un équilibre subtil qui nécessite une harmonie entre le directeur artistique, l’administrateur général et le président du conseil de fondation. Les lignes de commandement ne peuvent être aussi claires que dans une entreprise commerciale. L’OSR est une entité nécessitant une gestion au sens classique du terme mais a aussi une forte dimension artistique, ainsi qu’une obligation de service public. Aujourd’hui, nous avons la chance d’avoir trouvé un bon équilibre au sein de l’orchestre. C’est un bonheur de travailler aux côtés de Monsieur Janowski, avec qui les choses sont toujours claires, ou de Steve Roger avec qui je collabore au quotidien depuis de nombreuses années. Tous les jours, nous sommes confrontés à de nouvelles situations, inhérentes au monde artistique et qui requièrent une remise en cause perpétuelle. La gestion d’un orchestre est donc la poursuite de cet équilibre insaisissable qui relève de l’artistique et rend cette tâche passionnante.
Quels sont les grands défis de l’OSR aujourd’hui ?
En tant que grand orchestre symphonique représentant Genève et la Suisse à travers le monde entier, la qualité artistique se révèle bien évidemment la première des ambitions de l’orchestre. A cet effet, il est important de nous confronter à des critiques et à des publics qui soient familiers des plus grands orchestres du monde, afin de bénéficier d’un regard extérieur, d’un retour sur notre travail. De plus, représentant un pays synonyme de grande qualité ainsi qu’une ville ancrée dans une tradition humaniste importante, nous nous devons, lorsque nous jouons à l’étranger, d’honorer ces caractéristiques. Lorsque nous jouons en Suisse, devant notre public, l’exigence est tout aussi grande si ce n’est plus, car la relation d’un orchestre avec son public est profonde et se construit dans la durée. La grande musique a la spécificité de parler à ce qu’il y a de plus profond en nous. Elle permet véritablement de dresser une esquisse de paix intérieure, et ainsi de nous préparer au dialogue avec autrui. Bien sûr, il existe d’autres expressions musicales, plus légères à vivre ! Il faut de tout.

Metin Arditi, avec Steve Roger à gauche et Philippe Béran à droite

L’OSR est un des acteurs principaux du paysage musical genevois. Comment décririez-vous son évolution ces dernières années par analogie avec cet univers ?
Il faut une professionnalisation de plus en plus poussée dans la gestion d’un orchestre. La concurrence d’un orchestre, ce n’est pas seulement les autres orchestres, ou même la grande musique, ce sont toutes les formes de divertissement. A l’OSR en 6 ou 7 ans, la fréquentation des concerts a très sensiblement augmenté et le niveau artistique s’est renforcé. La grande expérience de Maestro Janowski ainsi que sa connaissance d’un très vaste répertoire permettent aujourd’hui d’enrichir considérablement celui de l’orchestre. De plus, à travers sa relation quasi organique avec le répertoire allemand, il communique à l’orchestre une approche différente de celle qu’il a eue historiquement avec la musique française ou russe.
Les bouleversements technologiques qui touchent le monde du divertissement ces dernières années jouent un rôle capital dans l’évolution d’un orchestre. Aujourd’hui, on compte les chaînes de divertissement par dizaines voire centaines. L’industrie cinématographique propose elle aussi un nombre croissant de produits et ce, dans un souci de performance technologique toujours plus élevé. Aussi, un orchestre doit-il continuer à évoluer avec son temps et proposer à son public une musique de la meilleure qualité possible assortie d’une grande offre. Récemment, lors du Festival Mozart que nous avons organisé en partenariat avec la Radio Suisse Romande-Espace 2 (RSR), trois concerts ont fait l’objet d’enregistrements, téléchargeables gratuitement sous forme de Podcast depuis le site internet de la RSR. Ces enregistrements ont comptabilisé 140 000 téléchargements en une semaine ! C’est un phénomène nouveau, incontournable. Avec cette réussite, nous avons pu diffuser plus largement la musique classique, en la rendant accessible à un nouveau public. Ainsi, lorsqu’on s’occupe d’une forme d’art traditionnelle, il est impératif d’intégrer les caractéristiques de la société dans laquelle on évolue.
Vous êtes depuis de nombreuses années impliqué dans la vie culturelle genevoise, notamment à travers votre fondation et le mécénat culturel. Qu’est-ce qui a changé au cours de ces 20 dernières années ?
Il y a 20 ans, Genève était une ville où l’offre culturelle était déjà très importante. Elle continue de l’être aujourd’hui d’ailleurs. Ces dernières années, beaucoup de domaines artistiques se sont développés, notamment les arts plastiques et l’art contemporain avec par exemple la création du Mamco. On observe à Genève une offre sans cesse croissante. Bien sûr, il n’y a jamais trop d’offres. Néanmoins, la qualité s’impose toujours dans le milieu artistique. Laissons le public dicter sa loi.
A travers vos multiples activités, vous vivez pleinement vos passions. Depuis 1998, vous publiez régulièrement. L’écriture fait-elle partie de vos passions de toujours ou est-elle le fruit de réflexions mûries au fil des
années ?

L’écriture est une passion de toujours. J’ai commencé à écrire « sérieusement », c’est à dire en visant une qualité susceptible d’être publiée, en 1997. J’ai commencé par écrire des essais, puis un récit et finalement je me suis tourné vers l’écriture romanesque, plus personnelle. Elle permet d’exprimer des sentiments forts et profonds de manière plus ouverte, plus risquée, aussi. Aujourd’hui, l’écriture est devenue une passion, c’est vrai, et je la vis entièrement. Elle m’est une nécessité. Elle surgit à un moment de ma vie où j’ai la possibilité de m’y consacrer de façon prépondérante. Ecrire, c’est choisir d’être solitaire, de se retrouver seul avec ses personnages. J’ai dû développer une relation nouvelle à la solitude. Je suis détaché de beaucoup de choses, c’est le prix à payer mais c’est aussi le prix à gagner ! Des personnages fictifs deviennent aussi vrais que nature ! C’est une sensation unique qui fait la volupté d’écrire, sa douleur aussi. A travers l’écriture, je cherche à capter l’émotion. C’est le plus difficile, dans l’écriture. Vous créez un personnage, et déjà il vous échappe. Vous ne pouvez prévoir comment il va évoluer. C’est au fil des mots que vous développez avec lui une relation de plus en plus intime, au même titre qu’avec un être réel que vous rencontrez régulièrement. Ecrire ou réécrire n’est donc pas seulement chercher un mot plus adéquat pour une idée précise, c’est créer l’occasion d’avoir cette idée précise, c’est-à-dire cette connaissance de l’âme du personnage. C’est très troublant et très fort à la fois.
De manière plus générale, avez-vous réalisé ces 20 dernières années tous les projets qui vous tenaient à cœur ?
Certainement pas ! Il y a des projets que j’ai réalisés mais dont je n’aurais même pas soupçonné l’existence il y a 20 ans, comme l’écriture ou l’Orchestre. Je ne m’étais pas fixé l’objectif précis de faire des affaires puis d’écrire. J’ai eu la formidable chance de pouvoir me dédier à l’écriture à un moment de ma vie. Et je souhaite approfondir cette activité. Il en est de même avec mon travail au sein de l’orchestre. Je n’occupe pas la même fonction au sein de ces deux univers, ils se parlent. La musique et l’écriture relèvent de la même problématique. Les moyens mis en œuvre sont différents, mais le but est le même : comment saisir une émotion, l’exprimer, et la faire partager.

Propos recueillis par Magali Jank

Livres parus aux éditions Actes Sud en 2006 :
Metin Arditi, “La Pension Marguerite”
Metin Arditi, “L’imprévisible”
Metin Arditi, “Victoria-Hall” (dans la collection Babel poche d’Actes Sud).